Je me fais très prétentieuse...
Les derniers jours, Lutz Bassmann les passa comme nous tous, entre la vie et la mort. Une odeur de pourri stagnait dans la cellule, qui ne venait pas de son occupant, encore que celui-ci fût à l’article de et se négligeât, mais du dehors. Les égouts, dans la ville, fermentaient, les docks des installations portuaires émettaient des signaux rances, les marchés couverts empestaient, comme souvent au printemps, en période de crue et de premières chaleurs. Le mercure des thermomètres n’indiquait jamais moins de 34 ou de 35° avant le petit matin, et il remontait dès que la nuit se retirait pour laisser place à d’accablantes grisailles. Des flaques de moisissure avaient refait leur apparition sur tous les murs. Dans les heures qui précédaient l’aube, l’obscurité gagnait en puissance au fond des poumons, sous le lit, sous les ongles. Les nuages crevaient en cataractes au moindre prétexte. Ce bruit obsédait tout le monde. Depuis que Bassmann avait commencé à se sentir mal, la pluie n’avait cessé de crépiter sur la façade de la prison, grenaillant le silence et le meublant. Elle ruisselait sur l’extérieur, franchissait la lisière de la fenêtre, et mornement elle traçait des coulées de rouille juste en dessous des barreaux, sur le tableau d’affichage que certains gardiens avaient baptisé le « panneau syndical », et qui ressemblait plutôt à un très vieux collage cubiste ou futuriste, très dense, très défraîchi. L’eau zigzaguait entre les photographies et les extraits de journaux que Bassmann avait épinglés là, et qui l’avaient aidé à supporter son séjour dans le quartier de haute sécurité, parmi nous : ce voyage immobile qui durait déjà depuis vingt-sept ans, vingt-sept longues, longues, longuissimes années.”
- Volodine, Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, 1998.
“ Souffrance… ses pieds nus, difformes d’avoir trop servi, roulent de chaque côté plutôt que de marcher. Leurs articulations, usées comme la trame laineuse couvrant le plancher de vieux bois crasseux craqué, vestige d’un tapis provenant d’une autre vie, protestent. Il urine debout, dans le noir, sans viser, dans un état second, pas encore arrimé dans le réel. Le jet chaud et inégal éclabousse le pourtour de la faïence cloutée de rouille. Il s’en fout. Au sol, une souillure aqueuse et nauséabonde efface le motif des tuiles. La brosse à dent sur le coin de l’évier se couvre d’un duvet blanchâtre, tout comme son menton hirsute, reproches du temps passé à se négliger. Le miroir dépoli lui retourne une vision blafarde de lui-même, yeux hagards, lèvres serrées, nez veiné d’ivrognerie chronique. Ses doigts, tachés par la nicotine, se perdent dans une crinière marbrée de gris. Entre les rideaux défraîchis, un ciel jaunâtre lui tombe sur la gueule sur fond d’asphalte monocorde. Partout gisent des cadavres métalliques, montures aux teintes criardes désormais abandonnées par les habituels jockeys de la route, eux aussi victimes d’un carnage imprévisible et n’ayant rien à voir avec la vitesse où l’alcool au volant.”
- Tanguay, Les jours se suivent (confinement), 2020.
Voilà, c’est fait…

