Je crois que tu me hantes
Et je commence à trouver ça charmant
Ma participation au prompt de La Clairière pour ce week end…
Je pense parfois à toi. Je me dois d’être honnête : je pense à toi souvent, même un peu trop souvent.
Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Du moins, je n’en garde aucun souvenir. Pourtant, tu connais déjà mes obsessions, les sujets qui me font lever les yeux au ciel et certaines de mes contradictions. Cette situation me paraît à la fois étrange et séduisante.
Je me demande qui se trouve de l’autre côté de l’écran. Qui est cette personne qui ouvre un courriel portant mon nom au milieu des factures, des promotions de pharmacie et des rappels de rendez-vous chez le dentiste. Qui est cette personne qui décide de consacrer quelques minutes de sa journée à lire ce que j’ai écrit dans ma cuisine, entre une tasse de café et une pile de vaisselle qui attend depuis la veille.
Je ne parle pas du lecteur idéal que les spécialistes du marketing adorent disséquer. Ils lui attribuent un âge, un revenu, des habitudes de consommation et probablement un animal totem. Ils le découpent en catégories, en groupes cibles et en profils comportementaux. Je n’ai jamais réussi à m’intéresser à cette créature-là. Elle me semble aussi vivante qu’un tableau Excel.
Je parle de toi.
De l’inconnu•e qui apparaît parfois sous la forme d’un prénom, d’une initiale, d’un commentaire laissé en passant ou d’une simple trace dans les statistiques. Quelqu’un dont je ne sais presque rien et dont j’invente malgré moi l’existence à partir de quelques indices.
Je me demande où tu lis. Dans le silence du matin avant que la maison se réveille. Dans un autobus qui sent les manteaux mouillés. Dans une salle d’attente. Au bureau pendant que ton patron croit que tu travailles à des tâches plus productives. Je me demande si tu as un chien couché à tes pieds, un chat installé sur le clavier ou un ado qui te réclame au moment exact où tu arrives à un passage intéressant.
Tu traverses forcément quelque chose en ce moment. Une histoire qui commence ou qui se termine. Une inquiétude qui refuse de lâcher prise. Une bonne nouvelle que tu n’oses pas encore annoncer. Ou simplement une journée ordinaire de laquelle tu cherches à t’échapper quelques minutes.
Je n’en sais rien.
Pourtant, quand j’écris, c’est toujours vers cette personne inconnue que je me tourne.
J’aime l’idée que tu apparaisses sans prévenir. Un matin, un abonnement. Une autre fois, un commentaire. Parfois seulement une trace discrète indiquant que tu es passé par là. Tu traverses mon écran quelques secondes puis tu disparais de nouveau.
C’est une façon très moderne de hanter quelqu’un. Et moi, je stalke tes passages comme si ma vie en dépendait.
Toute écriture contient une part de dévoilement. Une anecdote révèle davantage qu’elle ne raconte. Une indignation indique une frontière. Une fascination désigne une faille, une obsession ou un désir. À force de publier, je laisse derrière moi une traînée d’indices comme les cailloux du Petit Poucet.
Toi aussi.
Tu ignores probablement que je te remarque.
Les auteurs prétendent souvent écrire pour eux-mêmes. J’ai toujours trouvé ça un peu suspect. Nous écrivons pour quelqu’un. Même lorsque nous ignorons qui est cette personne.
Je te cherche dans les chiffres. Je te reconnais dans les retours. Je me demande ce qui t’a fait sourire, froncer les sourcils ou fermer l’onglet au bout du troisième paragraphe. Ça s’apparente un peu à une obsession.
Chaque lecture constitue une confidence discrète. On ne s’attarde jamais longtemps sur ce qui nous laisse complètement indifférents. Le temps accordé à un texte raconte quelque chose. Il dessine les contours d’une sensibilité. Il trahit des curiosités, des préoccupations, parfois même des blessures.
Voilà ce qui me plaît dans cette relation étrange entre l’auteur et son lecteur. Nous avançons l’un vers l’autre sans nous connaître. Chacun observe les traces laissées par l’autre. Chacun complète les espaces vides avec son imagination.
En tant qu’employée, j’ai connu les flirts de bibliothèque, les échanges un peu trop appuyés de part et d’autre du comptoir, les sourires qui s’attardent au-delà de la remise du dernier roman à la mode. Les flirts de bar aussi, regards insistants au-dessus d’un verre, conversations qui cherchent un prétexte pour ne pas finir ou pour aller s’étendre ailleurs.
Mais ici, c’est autre chose.
Personne ne bombe le torse. Personne ne joue de la guitare sous une fenêtre. Deux inconnus se dévoilent une phrase à la fois. La curiosité précède tout le reste.
Une étrange intimité naît lorsqu’une personne lit régulièrement ce que l’on pense avant même de savoir à quoi l’on ressemble.
Dans l’ordre habituel des choses, on découvre un visage, une voix, une démarche, puis on avance peu à peu vers ce qui se trouve derrière. Ici, le chemin se fait à rebours.
J’ignore ton allure et je ne sais toujours pas ton nom. Tu connais, pour ta part, seulement celui qui apparaît au-dessus de ce texte. Pourtant, depuis quelque temps déjà, nous entretenons une conversation silencieuse.
Pour deux inconnus, nous sommes déjà rendus assez loin.
Je trouve cela infiniment séduisant.






