Avant de commencer, Madame Irma voudrait te rappeler l’existence du gros bouton en bas de la page. Il est encore là, pour ton amusement et l’expression de ton appréciation.
On en reparlera pas aujourd’hui.
Irma regarde la date : 2 août 1924.
Bon.
Un Lion.
Elle aurait dû s’en douter. Elle prend une cigarette, la fait rouler lentement entre son pouce et son index.
James Baldwin naît à Harlem, pauvre, noir, homosexuel dans un pays qui trouve déjà qu’une seule de ces affaires-là serait amplement suffisante pour compliquer une existence. Son beau-père est prédicateur, sévère, religieux jusqu’au bout des ongles. À quatorze ans, Baldwin monte lui-même en chaire. Il prêche pendant trois ans.
Irma allume la cigarette, finalement.
Quatorze ans, pis déjà debout devant une assemblée à expliquer au monde comment il devrait se conduire. Ça commence fort. Les États-Unis aiment ça, un enfant noir qui prêche. Ça les rassure. Un enfant noir qui écrit, par exemple, ça, ça va leur prendre plus de temps à digérer.
Baldwin abandonnera la religion, mais pas complètement le prêche. Toute sa vie, il va parler. Dans ses romans, ses essais, les journaux, devant des foules. Il a quelque chose à dire et il n’a pas l’intention de marmonner.
À vingt-quatre ans, il quitte les États-Unis pour Paris avec presque rien en poche. Son pays d’origine a déjà beaucoup trop d’idées sur ce qu’un jeune homme noir peut être, faire, écrire, aimer. Ce n’est pas assez pour lui, il veut autre chose. Lui veut vivre comme il l’entend, pas selon ce que d’autres ont décidé pour lui.
Alors il part.
Madame Irma approuve. Quand une pièce devient trop petite, y’a toujours l’option de pousser les murs. Sinon, la porte fait très bien l’affaire.
Et faut croire qu’il fallait traverser l’Atlantique pour se sentir assez loin, pis enfin regarder les États-Unis droit dans les yeux et leur dire ce qu’ils ne voulaient pas entendre.
Et c’est en France, loin de chez lui, que Baldwin devient véritablement écrivain.
La Conversion paraît en 1953. Harlem, la famille, la religion, le père, la culpabilité : il retourne chercher dans ce qu’il vient de quitter le matériau de son premier roman.
Puis arrive La Chambre de Giovanni. Baldwin y met des personnages blancs, des hommes, le désir homosexuel, la honte, l’amour. Knopf, son éditeur, aurait préféré qu’il continue à écrire sur l’expérience noire états-unienne. Il refuse le manuscrit et avertit Baldwin qu’un livre pareil pourrait ruiner sa carrière.
Irma tire sur sa cigarette, s’étouffe. Les yeux pleins de larmes et de boucane, elle fouille dans sa poche, en sort un mouchoir.
Knopf voulait un écrivain noir qui écrive sur les Noirs. Baldwin voulait être écrivain, point. Il va voir ailleurs. Dial Press, moins nerveux, publie La Chambre de Giovanni en 1956.
Madame Irma s’éponge les yeux, jette le mouchoir dans la corbeille sous son bureau.
Baldwin aurait pu rester en France, écrire ses livres pis regarder les États-Unis se débrouiller avec leurs problèmes.
Mais en 1957, il voit la photo de Dorothy Counts, jeune Noire de quinze ans, harcelée par une foule blanche alors qu’elle entre dans une école jusque-là réservée aux Blancs. Baldwin a honte d’être si loin pendant que d’autres affrontent ça chez lui.

Alors il rentre.
Il propose à la Partisan Review de se rendre dans le Sud. La revue accepte. Il y écrit, y manifeste, y débat. Il rencontre Martin Luther King, Malcolm X, Medgar Evers, et devient l’une des grandes voix publiques de son époque. En 1963, Time lui donne sa couverture.
Madame Irma l’attendait, celle-là.
Le Lion. Le spotlight. La couverture du magazine. Enfin quelque chose de simple.
Sauf que non.
Les USA adorent mettre un homme noir sur une couverture. Ça fait moderne, ca présente bien. C’est après, quand il ouvre la bouche pour de vrai, que ça se gâte. Tout à coup, on trouve ça moins le fun.
Et Baldwin ne prend pas la lumière seulement pour qu’on le regarde. Il s’en sert comme d’un projecteur pour montrer exactement où regarder :
Le racisme. La religion. La sexualité. La violence. Son pays. Et surtout les histoires que celui-ci se raconte pour continuer à se croire innocent.
Il pointe, il nomme, pis après, bonne chance pour prétendre que t’avais pas vu.
Madame Irma écrase sa cigarette.
Le problème avec certains Lions, c’est pas qu’ils prennent toute la place. C’est ce qu’ils font une fois installés.
On donne une tribune à Baldwin en espérant qu’il se tienne bien, sauf qu’il en profite pour montrer les taches sur le tapis.
Pis il est pas mieux avec ses accolytes.
Il connaît King. Il connaît Malcolm X. Il participe au mouvement des droits civiques. Mais il tient à son indépendance:
Noir, mais refusant qu’on décide pour lui ce qu’un écrivain noir doit écrire.
Homosexuel dans un mouvement où certains préféreraient que ce côté-là de lui soit un peu moins visible.
New-Yorkais qui passe une grande partie de sa vie ailleurs.
Écrivain qu’on transforme en porte-parole alors qu’il refuse de réciter le texte qu’on lui tend.
Irma commence à trouver que ça fait beaucoup de monde qui essaie de dire à Baldwin où se mettre.
Ils auraient pu économiser leur salive.
Baldwin passe une bonne partie de son existence à refuser les places qu’on lui assigne. On aurait bien aimé en faire un militant sage et malléable, facile à ranger sur une tablette. Pas de chance : il déborde de partout.
Et l’époque change.
En 1965, Malcolm X est assassiné. La jeune génération se radicalise. Dans les années qui suivent, Baldwin découvre qu’on peut être trop radical un mardi et trop modéré le jeudi. Des militants noirs en ont maintenant assez de faire des compromis avec la société blanche. Baldwin, lui, n’a pas tellement changé. C’est autour que ça a bougé.
Et voilà qu’on juge qu’il écrit trop bien, trop Blanc… ben coudonc!
On lui fait comprendre qu’il a fait son temps.
On l’accuse de vouloir être Blanc. On va même jusqu’à faire de son homosexualité une maladie de Blanc. Il aurait été contaminé.
Irma relit les deux phrases. Dix ans plus tôt, les Blancs disaient à Baldwin d’être moins noir. Là, ce sont des Noirs qui lui disent d’être moins lui.
Décidément, tout le monde sait très bien comment être James Baldwin, sauf James Baldwin.
Lui, il continue d’écrire.
Il s’installe à Saint-Paul-de-Vence, en France. Il y passe les dernières années de sa vie et y meurt en 1987, à soixante-trois ans.
On aurait pu refermer le dossier.
Sauf que les morts ont parfois la mauvaise habitude de revenir quand on découvre qu’ils avaient laissé deux ou trois affaires non réglées.
Quelques décennies passent et Baldwin revient dans les librairies, les universités, les discussions. Ses romans sont relus. Ses essais recommencent à circuler. La Chambre de Giovanni trouve de nouveaux lecteurs. La Prochaine Fois, le feu n’a malheureusement pas pris une ride.
Puis Raoul Peck sort I Am Not Your Negro en 2016. Baldwin avait laissé quelques pages d’un livre jamais terminé sur Medgar Evers, Martin Luther King et Malcolm X, trois hommes qu’il a connus et qui ont été assassinés. Peck reprend ces pages, d’autres textes de Baldwin et des images d’archives.
Baldwin est mort depuis presque trente ans. Le film rapporte des millions, décroche une nomination aux Oscars et ramasse des prix.
Pas pire pour un gars qu’on avait déclaré dépassé.
Son œuvre devrait pourtant appartenir à une autre époque. Depuis, les lois ont changé, les mentalités aussi, paraît-il. Les États-Unis ont même élu un président noir.
Pendant huit ans, on a pu se féliciter du chemin parcouru.
Ensuite, ils ont élu Donald Trump.
Madame Irma se méfie des progrès qui font demi-tour aussi vite.
Et Baldwin, pendant ce temps-là, refuse obstinément de devenir un auteur d’époque. On le lit encore sans avoir à chercher bien loin pour reconnaître ce qu’il dénonçait.
Le racisme a changé de vocabulaire, parfois de costume. Il a appris à se faire discret quand il le fallait. Visiblement, il sait aussi ressortir sans cravate quand l’occasion se présente.
Et les États-Unis n’ont certainement pas l’exclusivité. Madame Irma regarde le reste du monde et ne voit vraiment pas où distribuer des médailles.
Baldwin est mort en 1987. Ce qu’il dénonçait aurait dû mourir avec lui.
Ça n’a pas été le cas.
Ima se prend une autre cigarette.






Mon premier texte lu ici ce matin…
Madame Irma vient encore de nous faire une répitrospection historique dont on ressort avec la cigarette aux lèvres, même quand on ne fume pas.
J’aime particulièrement cette façon de raconter Baldwin sans le transformer en statue de bronze. On le voit vivre, choisir, partir, revenir, déranger, déborder des petites cases bien propres que tout le monde voulait lui fabriquer. Et cette phrase-là : « tout le monde sait très bien comment être James Baldwin, sauf James Baldwin »… ayoye. Elle résume à elle seule une bonne partie du problème humain : on adore tellement savoir ce que les autres devraient être.
Baldwin aura passé sa vie à refuser le rangementage identitaire. Trop noir pour certains, pas assez pour d’autres. Trop homosexuel ici, trop libre là. Trop radical un mardi, trop modéré le jeudi. Trop ceci, pas assez cela. Bref : impossible à classer. Et c’est probablement pour ça qu’il reste aussi vivant. Parce qu’un écrivain qui accepte de rentrer dans sa case finit par devenir une étiquette. Baldwin, lui, a choisi le débordement.
Et Madame Irma, avec sa cigarette et son regard sur l’Histoire, vient encore de nous rappeler que les progrès humains ont parfois une étrange tendance au marche-en-arrière-progressif. On avance. On recule. On appelle ça le progrès. Pis on recommence.
Je te remercie beaucoup pour ton texte. Je vais me coucher moins niaise et plus savante à soir.
Contente qu’Irma ait fait une bonne job! Merci!!