Madame Irma est dans son cabinet. Le cendrier déborde, le café est froid depuis ce matin, la fenêtre entrouverte laisse entrer un air qui n’a pas encore décidé si c’était le temps de passer à l’été. Elle avait prévu de parler de Mercure en maison trois, de la curiosité des Gémeaux, de leur rapport nerveux au langage, à la vitesse, à tout ce qui bouge trop vite pour être regardé longtemps. Le tarot servait de sous-main. Tout était prêt.
Puis elle est tombée sur une photo de Romain Gary, né un 21 mai (8 mai chez les Russes de l'époque, mais on est ici maintenant).
Et là, plus rien n’a tenu.
Ces yeux-là...
Un regard qui traverse, sans dureté, comme si quelque chose derrière était resté intact. Irma n’aime pas ça. Ce qu’elle est en train d’y voir la trouble. Quelque chose qui n’a jamais complètement appris à se méfier. Le petit garçon de Vilnius qui n’a pas fini de vouloir plaire. Une demande d’amour qui a survécu à tout.
Le trouble reste.
Puis une tristesse douce s’amène. Presque pastel. Elle ne s’explique pas. Elle demeure un moment, sans bruit. C’est une tristesse de vieux magazine oublié dans une salle d’attente, peut-être un vieux Paris Match. Le salut militaire. Les épaulettes. Et ce regard. Trop droit pour l’époque. Trop entier pour le moment. Autour, ça regarde avec ce petit malaise français devant les gens qui croient encore à quelque chose. Lui, il tient entier dans ce décorum.
Le tempérament du signe
La phrase clé est là, de Gary lui-même : « Ma vie a été un effort de ne pas être moi-même1 ».
Le Gémeaux ne se fixe pas. Il se dédouble. Il porte plusieurs noms, plusieurs vies, et quand il lâche, c’est pas une décision, c’est une métamorphose. Ou une fuite bien habillée.
Les noms: Roman Kacew, Romain Gary, Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat, et bien sûr, Emile Ajar.
Trois nationalités.
Cinq langues.
Quatre femmes : sa mère d’abord, Mina Owczyńska, puis Lesley Blanch, Jean Seberg et enfin Leïla Chellabi.
Et une dépression qui flotte derrière tout le reste, comme la fumée dans une pièce mal aérée.
Avec toujours le doute par-dessus. Celui qui finit par attaquer même ce qu’on aime.
Son vrai père s’appelait Arieh-Leïb Kacew. Il était fourreur. Gary a prétendu toute sa vie descendre d’Ivan Mosjoukine, star du cinéma muet russe. Avant les pseudonymes, avant Ajar, il y avait déjà ça. Le premier personnage qu’il a inventé, c’est son propre père.
Après, il y a eu d’autres personnages. L’aviateur des Forces françaises libres. Le diplomate à Los Angeles. Des rôles vrais, joués sérieusement. Puis les pseudonymes littéraires. Et enfin Ajar, auquel il a tout laissé.
À ce moment, l’auteur refuse d’être vu en homme fini. Plutôt frauder que devenir un ancien grand écrivain qu’on invite à la télévision entre deux hommages. Plutôt renaître sous un autre nom que d’accepter le silence.
En russe, Gary veut dire « brûle ». Ajar : « braise ». Le Gémeaux adore ça, les identités qui continuent de chauffer longtemps après l’incendie.
Les Racines du ciel, 1956, son premier Goncourt. C’est le Gémeaux hanté : une idée qui s’installe et qui ne repart plus. Morel défend des éléphants. Il parle, il convainc, il rédige des manifestes. Tout le monde le prend pour un fou. L’idée, elle, ne le lâche pas. C’est sa façon à lui de rester vivant. Il y a des gens qui tombent amoureux. D’autres adoptent une obsession.
Fin 1959, au consulat français de Los Angeles. Gary organise une réception. Jean Seberg arrive avec son mari. Leurs regards se croisent. Ils sont tous les deux mariés à quelqu’un d’autre. Ça ne change rien. C’est le coup de foudre qui ignore les obstacles, la vie qui déborde des cadres. Chez certains Gémeaux, le désir passe avant l’organisation générale du monde.
L’Américaine de À bout de souffle lui donnera un fils, Diego, en 1962, quinze mois avant le mariage, parce que la vie, parfois, refuse d’attendre les formulaires.
Dans cette Amérique-là, on ne tolère pas ce qui dérange et ce couple dérange : Gary est un diplomate français aux sympathies de gauche, Seberg une actrice qui soutient les Black Panthers et leur fait des dons. Le FBI les a à l’œil.
En 1970, le couple est en pleine procédure de divorce. Seberg est enceinte. Le FBI choisit ce moment pour faire circuler une information aux chroniqueurs mondains : le bébé ne serait pas de Gary, mais d’un militant des Black Panthers. Quelque chose dont même Gary l’accuse.
Seberg accouche prématurément. L’enfant, Nina, ne survit pas. Elle exige un cercueil ouvert pour qu’aucun doute ne subsiste.
Elle ne s’en remettra jamais et tentera de se suicider chaque année à la date anniversaire. Gary, lui, écrit. Et c’est peut-être la même chose.
Irma ne sait pas comment on écrit après ça. Elle suppose que c’est pour ça qu’on écrit.
La Vie devant soi, 1975, signé Ajar. C’est l’histoire de Momo, un gamin arabe laissé là par sa mère, et Madame Rosa, une vieille juive qui garde des enfants de putes pour survivre. Rien ne les destinait l’un à l’autre. Tout les y a poussés. Et de cette contrainte-là naît quelque chose qui échappe aux catégories. Le Gémeaux connaît ça, les vies qui changent de bord sans prévenir.
Le roman, succès populaire immédiat, obtient le Goncourt en 1975. Le milieu littéraire parisien encense Ajar, ce mystérieux inconnu. Personne ne voit Gary. Il a soixante ans, il regarde depuis les coulisses. On imagine qu’il sourit, mais personne ne sait vraiment. Le scandale éclate quand les journalistes commencent à tirer les fils. Ajar et Gary : même homme. Le prix a été décerné deux fois à la même personne, ce qui est interdit.
La supercherie ne sera confirmée qu’après sa mort, dans un texte préparé à l’avance. Il avait tout prévu, jusqu’à la révélation. Seberg meurt en août 1979. Gary en décembre 1980. Entre les deux, il a écrit Les Cerfs-volants.
Il y a quelque chose de touchant dans ce dernier roman. Comme si, après avoir passé sa vie à brouiller les pistes, Gary avait décidé de nous laisser avec ce qu’il considérait essentiel : un peu d’amour, beaucoup de mémoire, et malgré tout l’espérance, incarnée dans un garçon qui n’oublie rien, dans un roman signé de son vrai nom. Comme si, à la fin, il n’avait plus envie de se cacher.
Le Gémeaux ne craint pas la mort. Il craint le silence. Être rangé dans les has-been, devenir un anachronisme, entendre que c’est terminé. Chez Gary, le vieillissement passe mal pour ça. Il y a cet uniforme d’aviateur qu’il porte encore aux obsèques de De Gaulle. Seul, trop droit, avec ce genre de fidélité qui finit par gêner. Et pendant qu’Ajar circule, Gary ne disparaît pas complètement : Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, 1975, tourne autour de la même angoisse : le corps qui lâche, l’impuissance, le moment où ça ne suit plus. Puis Clair de femme, 1977, roman où deux solitudes se trouvent dans la nuit, parce que l’amour est la seule résistance quand tout s’effondre. Deux livres écrits par un homme qui sentait venir la fin et refusait de faire semblant de ne pas la voir.
Horoscope du mois
Climat astral : Mercure en maison trois. Tout ce que tu diras pourra être retenu contre toi. Et contre toi aussi.
Mantra : « Parler. Même quand plus personne n’écoute. Surtout quand plus personne n’écoute. »
Irma tire une bouffée : « T’as jamais su faire autrement. »
Lecture prescrite : La Promesse de l’aube, pour te rappeler que quelqu’un a cru en toi avant que tu y croies toi-même. Et que ça pèse longtemps.
Risque du mois : Confondre la brillance avec la profondeur. Ça va vite, un Gémeaux. Mais ça n’atterrit pas toujours.
Irma : « T’impressionnes tout le monde. Toi compris. »
Conseil cosmique : Laisse quelque chose te faire mal sans en faire une histoire.
Bilan d’Irma
2 décembre 1980. Il choisit sa sortie. Une lettre datée Jour J. Dernière phrase : Je me suis bien amusé. Au revoir et merci.
Le Gémeaux ne part pas sans laisser un mot. Même la mort passe par l’écriture.
Irma repose la photo, plus lentement cette fois. Elle rallume une cigarette. Regarde par la fenêtre. Le printemps n’a toujours pas décidé.
Les astres du mois pour le Gémeaux : favorables, surtout si t’as des yeux pareils.
Cécile Mazin, « Romain Gary, alias Emile Ajar, centenaire de l’homme double», dans ActuaLitté, https://actualitte.com/article/49425/television/romain-gary-alias-emile-ajar-centenaire-de-l-039-homme-double









J’aime beaucoup Romain Gary. Merci de l’avoir présenté sous cet angle. 🙏🏼