Francfort, oui oui, encore l'École - Cours 9
L’aliéné heureux (c’est toi, c’est moi)
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Hier matin, j’ai ouvert Substack avant même d’avoir bu mon café.
Je n’avais rien de précis à vérifier. Mon téléphone était simplement déjà dans ma main. Un geste automatique. Un réflexe.
Depuis quelques semaines, je lis les auteurs de l’École de Francfort. Je ne m’attendais pas à ce que ces textes me dérangent autant. Je croyais lire une critique de la consommation. Je me retrouve à réfléchir à mes désirs, à ma liberté et à la façon dont certaines idées s’installent dans nos têtes sans que nous nous en apercevions.
Herbert Marcuse parle de faux besoins : des besoins qui nous paraissent naturels alors qu’ils ont été fabriqués socialement. Le besoin de vérifier ses notifications. Le besoin de rester connecté. Le besoin d’acheter… un nouveau téléphone aux deux ans, trois paires de sneakers pour les trois maigres mois d’été, quatorze déodorants comme Mathieu. Le besoin de posséder davantage.
Nous avons vraiment l’impression de vouloir ces choses librement.
Marcuse nous dit quelque chose de beaucoup plus dérangeant. Il nous dit que nous apprenons à vouloir ce que le système veut bien que nous voulions.
Pis le pire, c’est que ça marche.
Instagram est agréable. Amazon est pratique. Netflix est divertissant. Les achats procurent une petite excitation. Les notifications donnent une impression de présence.
Marcuse ne décrit pas un individu malheureux. Il décrit un individu satisfait : L’aliéné heureux.
C’est probablement l’idée qui m’a le plus troublée. J’aurais été plus à l’aise avec une théorie de l’oppression fondée sur la contrainte du genre “Achète un Iphone où on te coupe la tête!”. Marcuse me parle plutôt de plaisir, de confort et de satisfaction immédiate.
La publicité illustre très bien ce mécanisme. Elle ne vend presque jamais un objet. Elle commence par te montrer tes failles, par te signaler ce qui te manque. Tu n’es pas assez mince, pas assez performant, pas assez organisé, pas assez heureux. Ensuite vient la solution. Tu achètes. Le soulagement arrive. Puis il s’efface. Le manque s’installe. Le cycle recommence.
La mécanique ressemble étrangement à celle de l’addiction.
Marcuse appelle ça la sublimation répressive. Le système nous procure suffisamment de plaisir et de satisfaction pour que nous n’éprouvions plus le besoin de remettre ses fondements en question.
C’est une idée difficile à écarter. Notre monde est loin d’être parfait, mais on s’en contente parce qu’on n’est pas si mal, finalement… ouin!
Le plus fascinant, c’est que la contestation elle-même finit par être absorbée. En 1984, Apple diffuse une publicité inspirée du roman d’Orwell. Une jeune femme y détruit l’écran géant d’un régime autoritaire afin de libérer une foule de travailleurs tous pareils. Le message est simple : Apple représente la liberté, la rébellion et la pensée indépendante. Une révolution mise au service de la vente d’un ordinateur… et pas le moins dispendieux.
J’avoue quand même avoir trouvé l’exemple brillant. Et Marcuse aurait probablement souri. La critique du système venait d’être recyclée par le système lui-même.
La rébellion devient une marque. L’authenticité devient un argument marketing. Même la contestation finit par être transformée en produit.
Cette logique dépasse de beaucoup la consommation et une autre question apparaît. Pourquoi les réponses simples exercent-elles un tel pouvoir d’attraction?
Les penseurs de l’École de Francfort se sont intéressés à ce qu’ils appellent la personnalité autoritaire. La figure du chef, ce décideur, celui qui sait quoi faire et où aller, exerce une attraction indéniable. On peut s’y fier. On n’a plus besoin de porter seul le poids des décisions. En fait, on peut s’en remettre entièrement à lui.
Pourquoi certaines personnes recherchent-elles des réponses simples à des problèmes complexes? Pourquoi les slogans séduisent-ils davantage que le doute? Pourquoi l’incertitude est-elle si difficile à supporter?
Leur réponse est dérangeante. La liberté est beaucoup plus exigeante qu’on ne l’imagine. Être libre, ça veut dire choisir, douter, se tromper, vivre sans garantie et accepter que le monde soit complexe. Beaucoup préfèrent alors la sécurité d’une certitude, même imparfaite, à l’inconfort de l’incertitude.
On le voit chaque fois que la réalité devient plus complexe que les catégories auxquelles nous sommes habitués. La résistance à la transidentité en est un exemple concret. Les personnes trans dérangent. Leur existence force à reconnaître que des catégories qu’on croyait naturelles sont en fait construites. Cet inconfort cherche une sortie. Il se transforme en menace, en danger moral, en enfants à protéger. Le problème réel devient invisible. La cible, elle, est parfaitement claire.
Erich Fromm parlait d’une peur de la liberté. Cette idée m’a vraiment frappée. Nous parlons constamment de liberté comme d’un idéal, mais nous oublions souvent le poids qu’elle représente. Une réponse toute faite, un slogan, un chef charismatique ou même un algorithme qui décide à notre place ont quelque chose de rassurant. Ils simplifient le monde.
On troque la liberté pour la sécurité et je ne suis même pas certaine que cet échange soit toujours conscient.
Je pense ici, par exemple, à la formule « C’t’au Québec, icitte ». Au-delà des intentions de ceux qui l’utilisent, sa force réside dans sa simplicité. Quelques mots suffisent pour transformer des débats complexes sur l’identité, l’immigration, la langue ou la culture en une évidence qui paraît aller de soi.
À ce stade, j’ai commencé à comprendre ce qui me mettait si mal à l’aise. Ces concepts ne s’additionnent pas, ils se renforcent mutuellement. Les faux besoins expliquent pourquoi nous consommons. L’aliéné heureux explique pourquoi nous sommes satisfaits de cette situation. La sublimation répressive explique pourquoi ce plaisir ne nous libère pas. La personnalité autoritaire et la peur de la liberté relèvent de notre besoin de certitudes. Puis la société unidimensionnelle referme le piège en rendant les alternatives de plus en plus difficiles à imaginer.
Et j’ai soudainement cessé de voir une série de théories pour voir un système. Et à me voir dedans.
La force d’une telle société réside dans sa capacité à faire passer l’ordre existant pour une évidence, une organisation du monde qui va de soi.
Ce monde est ce qu’il est et il ne peut pas être autrement.
C’est probablement ce qui me trouble le plus dans cette réflexion. Une société vivante produit des projets, des alternatives, des utopies, se transforme, se critique. Elle se réinvente.
Une société qui ne peut plus imaginer autre chose continue à fonctionner. Elle produit. Elle consomme. Elle innove. Pourtant, quelque chose s’immobilise.
On ne cherche plus un autre monde. On cherche seulement une version améliorée de celui-ci.
Et si le but de la vie n’était pas de produire et de consommer davantage? C’est le genre de question que Marcuse cherche à maintenir vivante. Son œuvre cherche à rouvrir le champ des possibles. Elle rappelle que ce qui existe n’a rien d’inévitable.
Je ne sais pas si Marcuse, Fromm ou Adorno ont raison sur tout. Je sais seulement qu’après les avoir lus, certaines choses qui me semblaient naturelles me paraissent soudain beaucoup moins évidentes.
Ce matin, j’ai encore ouvert Substack avant mon café. Je le savais pendant que je le faisais. Ça n’a pas changé grand chose.
Peut-être que c’est ça, la brèche. Pas de ne plus le faire. Juste de le voir.




Une intéressante réflexion qui mériterait une longue discussion.