En cas de sieste
Tous aux abris!
Hier, j’ai commis une grave erreur.
J’ai fait une sieste.
Involontairement, certes. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions et de canapés confortables, et me voilà qui roupille comme une bienheureuse deux ou trois heures en plein après-midi, les pattes en l’air, sans vergogne.
Tu vas dire : ben voyons donc, c’est pas une erreur! Si tu t’es endormie, c’est que t’en avais besoin!
Possible. Mais t’as pas vu ce qui est sorti du canapé après.
Parce que moi, quand je fais une sieste, quelque chose se déplace. Je rentre dans le canapé être humain relativement fonctionnel et j’en ressors créature. Genre ourse à la sortie de l’hibernation, qui a pas encore bouffé, monsieur ours déjà collé au cul avec ses grandes aspirations printanières, et elle, elle a les crocs, la fourrure en bataille et zéro tolérance pour quoi que ce soit qui respire. Ou cactus. Le genre de cactus qui pousse dans un désert interdit, couvert d’épines de la taille d’un ongle, et qui, si t’as le malheur de le frôler, te découpe sans même te regarder. Sans avertissement. Sans pardon. Sans excuses non plus.
C’est moi. C’est moi au réveil d’une sieste. Un truc inimaginable tiré de tes pires cauchemars.
Personne ne voulait m’approcher. Personne ne voulait me parler. Personne ne voulait m’aimer un tout petit peu, même charitablement, même de loin. Je devais piquer sérieux. Je n’ai pas d’excuse, pas de raison, pas de circonstance atténuante. Y’a juste qu’au réveil d’une sieste, tout le monde autour n’a qu’une seule envie : que je me rendorme le plus vite possible.
La soirée fut moche. Morne. Je grognais sur tout. Le chat que j’ai pas. Le plancher, fraîchement lavé, finalement. L’air ambiant.
Je suis quand même allée au lit tôt, petite victoire morale, mais ma princesse de fille était sortie et, comme toute bonne mère-poule, ou folle au choix, j’ai attendu son retour avant de me rendormir pour de vrai. Elle est rentrée très très tard. Passé minuit, la coquine. J’ai attendu, patiemment, en grognant dans le noir comme la même vieille ourse, celle qui sait que le printemps arrive mais qui trouve ça long en maudit.
La porte. Le bonne nuit lancé dans l’obscurité. Le sommeil.
Au matin, j’aurais dû être redevenue fréquentable. Mais non. Un mal de tête s’était installé à la place. Discret, poli au début, puis il a commencé à faire des squats dans mon crâne, lever des poids, prendre du muscle, s’installer en coloc permanent avec toutes ses affaires.
Il est encore là.
Je devais aller luncher, j’ai annulé, trop mal en point.
J’ai essayé de peindre des signets. J’ai détruit du papier avec beaucoup de conviction. Trop d’eau, trop frotté, le papier s’est mis à pelucher comme un vieux coton ouaté. Le scotch protégeant la bordure a fini le travail : en le retirant, j’ai emporté la moitié de la surface. Une scène de crime artistique. Je les ai jetés.
Après le diner, j’ai décidé que l’air frais nous ferait du bien, au grolou et à moi. Allons donc au parc à chiens, où on ne va jamais au grand jamais!
Vingt minutes le long d’une artère pas faite pour la paix intérieure, moi qui calcule mes trajectoires pour éviter que monsieur Berger anxieux annonce la fin du monde à chaque passant.
Le parc était fermé, duh…
Pour permettre au sol de se régénérer naturellement, disait l’affiche. En avril. Quand tout est encore gelé. La régénération naturelle, me semble que ça a lieu dans deux ou trois semaines minimum, mais qui suis-je pour convaincre les gestionnaires des parcs qu’ils sont dans le champ?
On a quand même fait le tour. Aller, autour, retour. Le grolou a reniflé des choses. Moi j’ai regardé la clôture fermée avec la solidarité tranquille de quelqu’un qui comprend qu’on ferme des choses pour les laisser récupérer.
En rentrant, le canapé m’a regardée avec la tendresse fourbe d’un amant toxique.
« Viens, juste cinq minutes », il murmurait.
J’ai refusé, héroïquement.
Parce que je sais, maintenant, que les siestes sont des portails interdimensionnels. J’en reviens toujours. Juste pas le même jour.




