Écran double
Fragments d’une ville coupée en deux : ICO, drapeaux noirs et fantômes littéraires.
Une ville s’étire comme un écran double, loin devant. À gauche, des tours de verre et de lumière, financées par des ICO qui promettent la transparence absolue. Derrière les parois de verre, un soleil couchant se brise en reflets démultipliés.
Chaque mur affiche, en temps réel, la valeur de l’utopie en cours : démocratie directe +3 %, abolition de la police –7 %. NFT 5, « la fragrance de l’avenir », ruisselle des tours par les conduits d’aération. Sucré, plastique, presque écœurant, le parfum colle à la peau comme une action douteuse qu’on n’arrive plus à revendre.
À droite, les ruelles sont sombres, mais vibrantes. La chaleur des corps tassés épaissit l’air, mêlant relents de sueur rances à l’odeur tenace de soupe au chou et de vieux fromage. Des drapeaux noirs claquent au vent. Héritiers des Communards, des anarchistes, des antifascistes, ils improvisent des abris, disputent des idées, rêvent tout haut d’un monde sans marché, sans wallet, sans maître. Quelque part, une vieille cassette hurle Rebel Girl à tue-tête.
Je marche entre ces deux pôles, un peu ivre de contradictions. Dans ma poche, mes crypto brûlent comme des pierres chaudes. Ça monte, ça descend, insoutenable. Est-ce une part de futur que j’ai captée ? Lisse comme les tours, ou rugueuse comme les barricades ? Mes idéaux ont perdu le nord, girouettes effarouchées sous un vent mauvais venu du sud. Je m’y cramponne encore, malgré tout. Le monde devra bien changer, de gré ou de force.
Et soudain, elle débarqua. Nelly, spectrale mais bien coiffée, perchée sur un balcon virtuel. Corset serré, seins à l’avenant. Elle haussa à peine les épaules, ses voyelles roulant comme des billes dans un verre vide : « No futur, ma chérie. Pas pour toi. Pas pour moi. Pas pour eux. »
Les chiffres chutent, les cours s’effondrent. Les deux mondes se brouillent, se superposent. Une pancarte anarchiste tombe sur une façade crypto fissurée. Entre eux, il ne reste qu’un espace vacant où je me tiens, ridicule, avec mon portefeuille numérique devenu poussière.
Folle git à mes pieds.




