École de Francfort - Cours 11
L’algorithmique des désirs et du contrôle
Cette semaine, j’ai passé plusieurs heures à réfléchir à la raison algorithmique. D’abord à travers un article particulièrement dense, puis lors d’une conférence donnée dans le cadre de mon cours sur l’École de Francfort.
L’idée est relativement simple.
Derrière chaque recherche Google, chaque vidéo TikTok ou chaque recommandation Netflix se cache un même principe : accumuler des données sur nos comportements afin d’anticiper nos choix futurs.
Ce que nous regardons.
Ce que nous achetons.
Ce qui retient notre attention.
Ce qui nous fait réagir.
Plus les données s’accumulent, plus les systèmes deviennent habiles à prédire ce que nous sommes susceptibles de faire.
Les algorithmes n’ont évidemment pas accès à nos pensées. Ils observent nos comportements. Pourtant, à force d’accumuler des données, ils en viennent à produire des prédictions qui ressemblent parfois étrangement à nos désirs.
Les algorithmes ne sont plus seulement des outils. Ils participent de plus en plus à l’organisation du monde qui nous entoure.
On nous parle surtout de leur capacité à simplifier la vie : proposer le bon film, le bon trajet, le bon produit, la bonne information au bon moment.
Mais cette logique repose sur une autre capacité : prévoir.
Cette idée m’a laissée avec une étrange impression.
Depuis plusieurs décennies, nous célébrons la révolution numérique comme une révolution de la connaissance. Accès à l’information, démocratisation du savoir, communication instantanée, ouverture sur le monde.
Une autre lecture est pourtant possible.
Et si la révolution numérique était avant tout une révolution du contrôle?
Contrôle des flux.
Contrôle de l’information.
Contrôle des comportements.
Contrôle de plus en plus automatisé.
Les plateformes accumulent une quantité croissante d’informations sur nos habitudes, nos recherches, nos achats, nos déplacements et nos interactions. Elles tentent de prévoir ce qui retiendra notre attention, ce que nous achèterons, ce que nous regarderons, parfois même ce qui nous fera réagir.
L’objectif n’est pas seulement de répondre à nos désirs, mais de les anticiper. Mais anticiper, c’est déjà surveiller : capter, enregistrer, analyser en continu nos gestes, nos recherches, nos achats, nos déplacements. Cette logique est rarement présentée comme une forme de surveillance. Pourtant, c’en est bien une. Elle prend plutôt le visage de la sécurité, de la commodité ou de la protection.
La reconnaissance faciale permet de déverrouiller un téléphone en une fraction de seconde. Les caméras intelligentes promettent de prévenir le crime. Les systèmes automatisés détectent les transactions frauduleuses avant même que nous les remarquions.
Ces usages ont des avantages bien réels.
Ils reposent toutefois sur une même infrastructure : la collecte de données, l’identification des individus et l’analyse des comportements. Les outils conçus pour protéger peuvent également servir à surveiller, profiler ou orienter.
Pourquoi cette capacité de prévision est-elle si importante?
Parce qu’elle ne sert pas uniquement à vendre davantage. Elle permet aussi de rendre les comportements plus prévisibles, plus mesurables et plus faciles à gérer.
La question dépasse largement celle de la technologie. Derrière la raison algorithmique se dessine une certaine conception de l’ordre social. Une société stable est une société dont les comportements peuvent être anticipés, orientés et régulés.
Le contrôle ne consiste donc pas seulement à limiter ce que nous pouvons faire.
Il agit aussi sur ce que nous sommes capables d’imaginer.
Nous continuons à choisir, bien sûr. Mais nous choisissons à l’intérieur d’un horizon de plus en plus balisé.
La véritable force du système est là : nous faire oublier que d’autres possibilités existent.
Nous avons intégré cette logique au point de ne presque plus la remarquer. Nous optimisons notre temps, notre sommeil, notre productivité, notre alimentation, nos finances, nos loisirs. Même le repos semble devoir justifier son existence par une amélioration future de nos performances.
Ce qui me frappe dans cette logique du contrôle, c’est son effet sur notre capacité à imaginer autre chose.
Que devient la liberté dans un monde où tout tend vers la prévision?
Je ne parle pas ici de liberté politique au sens classique. Je parle d’une liberté plus discrète. La liberté d’imaginer une autre manière de vivre. La liberté de sortir du scénario prévu. La liberté de poursuivre des choses qui ne servent à rien.
Peu à peu, tout ce qui échappe à cette logique commence à paraître irréaliste.
Depuis plusieurs mois, mes lectures m’entraînent dans des directions parfois surprenantes. Chamanisme, cosmologies, anthropologie, utopies. Des auteurs très différents qui ont pourtant un point commun : ils rappellent qu’il existe plusieurs façons d’habiter le monde.
Aucune n’est parfaite.
Aucune n’élimine les difficultés.
Mais leur simple existence élargit l’horizon.
Le risque de notre époque est l’appauvrissement de notre imagination. Comme si le plus grand triomphe de la domination consistait à nous convaincre qu’aucune autre voie n’est possible.
Je ne suis pas nostalgique d’un passé idéalisé. Je ne rêve ni des seigneuries ni des mines de Germinal. Nous vivons plus longtemps, en meilleure santé, avec un confort que peu de générations ont connu avant nous.
Mais je me demande parfois combien de possibles nous avons déjà cessé de voir.
Les systèmes aiment ce qui est prévisible.
Les humains, heureusement, ont encore tendance à bifurquer.





