École de Francfort - 7 & 8
L’authenticité est-elle devenue une obligation?
Cette session, je découvre l’École de Francfort, tu sais déjà ça.
Adorno, Horkheimer, l’industrie culturelle, la marchandisation de la culture. Des auteurs qui se demandaient ce qui arrive lorsqu’une œuvre cesse d’être seulement une œuvre pour devenir un produit. Je ne pensais pas que ces lectures me feraient tant réfléchir à Substack, et pourtant, depuis quelque temps, quelque chose me tracasse un peu.
Partout, on nous parle d’authenticité. Dans les ateliers d’écriture, dans les conseils destinés aux créateurs de contenu, dans les discussions sur la monétisation. Soyez authentiques. Racontez-vous! Montrez-vous! Partagez vos vulnérabilités! Au départ, cela semble plutôt sain. Pendant longtemps, on a valorisé les apparences, les façades impeccables et les succès sans tremblements. Qu’y a-t-il de mal à encourager un peu de sincérité?
Puis j’ai commencé à observer ce qui attirait réellement l’attention. Sur Substack, mes textes sur les livres, mes commentaires sur mon chien de Formule 1, les promenades ou les petites absurdités du quotidien trouvent quelques lecteurs. Mes inquiétudes pour mon fils suscitent davantage de réactions. Les récits de maladie, de trauma, de dépendance, de rupture ou de handicap, eux, semblent circuler à une vitesse impressionnante. Je ne dis pas cela avec mépris. Plusieurs de ces textes sont sincères, courageux et parfois profondément utiles. Mais à force de les voir circuler, une pensée absurde a fini par s’installer dans un coin de ma tête : et si je n’étais tout simplement pas assez intéressante?
Je sais à quel point cette idée est ridicule. Personne ne souhaite réellement être malade, dépendant ou traumatisé. Pourtant, j’ai parfois eu l’impression qu’il me manquait une blessure. Une vraie. Une de celles qui attirent immédiatement l’attention, qui suscitent les commentaires, qui provoquent l’identification, une blessure rentable.
Puis je me suis demandé dans quel monde il fallait vivre pour en arriver à une conclusion pareille.
Cette impression m’a ramenée à Adorno et Horkheimer. Lorsqu’ils critiquent l’industrie culturelle, ils ne s’intéressent pas aux individus mais aux mécanismes qui produisent certains comportements. Leur question pourrait être reformulée aujourd’hui ainsi : que devient l’expression de soi lorsqu’elle entre dans une économie de l’attention? Autrefois, c’était la culture qui devenait produit. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression que c’est le sujet lui-même. Non seulement ce qu’il crée, mais aussi ce qu’il vit, ce qu’il souffre, ce qu’il surmonte et ce qu’il est prêt à révéler.
Un commentaire reçu récemment sous un de mes billets m’a particulièrement frappée. Son auteure expliquait qu’un abonnement payant sur Substack n’était pas seulement une façon d’accéder à des textes. Il s’agissait de soutenir un projet créatif. En échange, l’auteur s’engage à être présent, à partager son parcours, à créer une communauté, à organiser des discussions et à proposer des textes authentiques. Je comprends parfaitement cette logique et je la trouve même séduisante à plusieurs égards. Pourtant, en la lisant, j’ai éprouvé un léger malaise. Le lecteur ne paie plus seulement pour lire. Il paie aussi pour avoir accès à quelqu’un. À sa présence, à ses réflexions, à son parcours, à ses états d’âme, à son salon, à sa cuisine. L’œuvre n’a pas disparu, mais elle semble désormais accompagnée de son auteur, comme si le texte seul ne suffisait plus.
C’est là qu’un autre concept abordé dans le cours m’est revenu en tête : la pornoculture. Le mot est provocateur, mais il décrit assez bien ce que j’observe. Une culture où tout tend à devenir visible. Le corps en premier, souvent. Puis les blessures. Puis ce qu’on surmonte. Une culture où le secret devient suspect, où la réserve passe parfois pour une forme de fermeture et où l’on finit par croire que l’authenticité se mesure à la quantité d’intimité rendue publique. Dans certains espaces d’écriture, j’ai parfois l’impression qu’une personne qui refuse de tout raconter finit presque par paraître moins authentique. Comme si garder quelque chose pour soi relevait d’un manque de transparence.
À cela s’ajoute un autre phénomène qui me semble caractéristique de notre époque : la fragmentation. Nous passons nos journées à regarder les morceaux de vie des autres. Leurs voyages, leurs réussites, leurs drames, leurs guérisons, leurs transformations. Toujours des fragments. Jamais l’ensemble. À force de comparer notre vie entière aux morceaux soigneusement sélectionnés de celles des autres, quelque chose finit par se déformer. Nos vacances paraissent moins belles. Notre quotidien moins riche. Notre existence moins intense. Même nos souffrances peuvent finir par sembler banales lorsqu’elles sont mises en parallèle avec les récits extraordinaires qui occupent l’espace public.
Harry Frankfurt m’a aidée à mettre le doigt sur une partie du problème. Ce qui l’intéresse dans son livre De l’art de dire des conneries c’est l’indifférence à la vérité. La vérité peut être utilisée, embellie, découpée, mise en scène, tant qu’elle produit l’effet recherché. La souffrance réelle qui ne touche pas devient moins utile que la souffrance fictive bien cadrée. On ne fabrique rien. On sélectionne. On arrange. La vérité sert… tant qu’elle performe.
Je n’ai aucune envie de déterrer certaines blessures simplement parce qu’elles attireraient davantage de lecteurs. Elles ont demandé des années de travail pour retrouver leur tranquillité et je refuse de les transformer en contenu. Je refuse aussi l’idée que cette décision me rende moins authentique.
Ce qui me reste, finalement, c’est une question que je n’arrive pas à écarter. Qu’est-ce qu’on cherche vraiment dans ce besoin de tout montrer, de tout dire, de provoquer une réaction? Une validation? Un sentiment d’exister dans le regard des autres? Quoi, au juste?
Certainement pas cinq dollars par mois.




Quelle lucidité et quelle intelligence dans ce texte! Tu touches le thème central de toute présence sur les réseaux sociaux.
L’authenticité peut très bien être une stratégie pour susciter l’engagement, tout simplement. Et la vérité, oui nous la sélectionnons pour ne présenter bien souvent que celle qui nous arrange.
D’un autre côté, en plus de 12 ans de création de contenu, je peux juste témoigner qu’il y a aussi une évolution dans toute forme de partage. On peut au départ le faire pour partager une forme de souffrance, oui. Parce que nous n’avons pas d’autres lieux pour l’exprimer, parce que nous ne nous autorisons pas à l’exprimer à nos proches, alors que les réseaux peuvent offrir une forme d’anonymat de ce côté-là, etc. Ensuite, l’écriture et la création sont des « médecines » en soit qui permettent aussi d’y voir plus clair en nous-mêmes et guérir certaines blessures. Finalement, le partage de ce qui nous a permis de transcender certaines blessures ou émerger de certaines épreuves peuvent être des sources d’inspiration pour ceux/celles qui traversent des moments difficiles.
Je comprends la pudeur à se raconter, le besoin de garder une certaine intimité et c’est tout à fait louable aussi. Pas besoin de toujours mettre ses tripes sur la table non plus. Si t’es rendu là pour avoir « une communauté », y a peut-être besoin d’un p’tit réalignement. L’important c’est de trouver sa voie/voix, son chemin et savoir en son fort intérieur, ce que nous avons à cœur d’écrire, de transmettre, de partager. Ainsi que pourquoi nous le faisons. De toute façon, les autres auront toujours une opinion et les experts une analyse des mœurs de l’époque.
Chose certaine, tu as aussi raison sur un autre point: Le drame et le malheur auront toujours meilleure presse que le bonheur tranquille…
Merci pour ce magnifique texte!