École de Francfort - 12 L'aliénation
Oui, mais la résonance...
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Le 23 juin 1976, je montais la pente raide du Mont-Royal avec des milliers d’autres. Les jeunes portaient leurs caisses de bière à deux, riaient, formaient des cercles de danse spontanés qui se défaisaient et se reformaient plus loin. Puis la scène s’est illuminée dans la nuit pâle.
Je me souviens de l’émotion devant cette foule qui vibrait d’un seul espoir, qui se reconnaissait comme un seul peuple, québécois, unique au monde : les irréductibles francophones d’Amérique.
Des années plus tard, La Havana, Cuba. Nous arrivons de nuit dans ce pays que j’idéalise un peu… Mon patron du moment ne m’a pas surnommé Mme Castro pour rien.
Au matin je suis malade, je reste au lit. Puis nous allons déjeuner dans le jardin intérieur de l’hôtel Valencia, une ancienne maison coloniale aux plafonds d’une hauteur inquiétante. Une formation est là, quelques guitaristes. Tout est calme, ensoleillé, beau.
Les premières notes! Je reconnais immédiatement Chan Chan, Le Buena Vista Social Club, entendu mille fois à Montréal.
Mais ici, dans la Habana Vieja, l’effet est autre. Je pleure.
Plus récemment, un cours sur les théories de la réception. L’enseignant parle de ce que les livres nous font, et de ce que nous faisons aux livres. Il nomme Si une nuit d’hiver un voyageur, de Calvino. Je l’ai déjà lu, à sa sortie, sans grand intérêt. Je me demandais ce qui causait l’enthousiasme dans les milieux intellos. Je n’avais pas compris ce que j’avais entre les mains.
Cette fois on nous demande d’y traquer les narrataires. Et là — OMG, comme on dit.
Je suis soufflée. Par la virtuosité, par la façon dont Calvino nous balade d’un narrataire à l’autre, par ces allers-retours si bien ficelés, ce personnage qui est moi mais qui ne l’est pas. Je pleure encore. De bonheur, cette fois, celui de comprendre enfin, de pouvoir nommer ce que je ressens, de savoir que je sais.
Et puis la mer. Freeport, Bahamas, juillet, l’humidité collée sur la peau. Un de ces orages du sud qui éclatent chaque jour sans prévenir et disparaissent aussi vite. Je me retrouve sur la plage un court moment après. La mer est plate, lisse comme un miroir, si immobile qu’on croirait pouvoir marcher dessus. Je suis bouleversée par cette immensité silencieuse. Rien ne m’avait préparée à ça.
C’est ça, la résonance, le mot que Hartmut Rosa donne à ce type d’expérience : ce qui se produit lorsque le monde nous atteint et que nous lui répondons en retour.
Trop souvent désormais, tout est déjà organisé pour nous émouvoir. La fête, la scène, les artistes, l’éclairage, le moment fort. Quelqu’un quelque part a calculé à quelle heure tu devrais avoir la chair de poule.
Mais la résonnance ne se convoque pas. Elle arrive ou elle n’arrive pas.
J’ai visité Stonehenge. Je m’attendais à être touchée. Comment ne pas l’être, devant ces pierres dressées depuis des millénaires? Mais l’autoroute longe le site, des clôtures métalliques l’encerclent, des panneaux indiquent où regarder.
Rien. Je suis repartie sans émotion, à part la honte vague de n’avoir rien ressenti.
Personne par contre n’avait organisé la pente raide du Mont-Royal ce soir de juin 1976. Personne n’avait prévu les caisses de bière, les cercles de danse spontanés, les 300 000 personnes qui se reconnaissaient sans se consulter. Personne n’avait briefé les guitaristes de l’hôtel Valencia pour que Chan Chan me fasse pleurer ce matin-là. Personne n’avait planifié que je relirais Calvino au bon moment, dans le bon cours, avec enfin les bons outils pour comprendre ce que j’avais raté. Et la mer après l’orage, elle ne savait pas que j’allais être là.
Ce que ces moments ont en commun : ils sont arrivés par la bande. Dans la marge de ce qu’on avait planifié, réservé, payé. La résonance ne s’achète pas, elle se glisse dans ce qu’on n’avait pas prévu d’acheter.
On ne nous retire pas la fête ni la musique, pas même l’émotion. Celle-là, on nous l’offre, pré-emballée. Ce qu’on rend plus difficile, c’est la possibilité d’être traversés par surprise. C’est une question de disponibilité, une question de temps et de ce qu’on en fait. On travaille, on consomme les expériences qu’on nous a préparées, on rembourse. Le monde, lui, s’est transformé en catalogue. La montagne, la mer, la musique, tout s’achète, tout se réserve, tout s’évalue. Et ce qui ne se monnaye pas disparaît du champ de vision.
On travaille pour se distraire et pour rembourser. On s’endette pour se loger, pour étudier, pour soigner. Le futur est hypothéqué avant d’avoir commencé. Il n’y a plus de place pour l’utopie, plus d’espace pour imaginer autrement. Ce que Rosa appelle la dépossession du monde1 : non pas l’absence de choses, mais l’impossibilité de se projeter dans quoi que ce soit qui dépasse le prochain paiement.
Le rythme s’est accéléré. Les technologies vont plus vite, les attentes aussi. On dort moins, on mange entre deux réunions, on optimise ses vacances. Même le repos est devenu une tâche à accomplir correctement.
Dans cette vitesse, la lenteur nécessaire à la résonance disparaît. On n’a plus le temps d’être traversé. Et si on s’arrête, si on s’enfarge, si on demande de l’aide pour se relever, on découvre qu’il faut se déshabiller. L’aide, la reconnaissance, la place, elles arriveront après le striptease de soi, après l’étalement du manque jusqu’à la souffrance nue. C’est seulement là qu’on vous aperçoit. Et l’être devient bénéficiaire. On nous fait enfin la faveur de reconnaître le besoin.
Et au bout de tout ça, c’est la disponibilité qui se ferme. Pas d’effondrement, pas de crise. Juste une fatigue tranquille. Ce qui nous entoure semble trop lourd, trop hostile ou trop douloureux. Alors on rétrécit. On cherche ce qui engourdit, ce qui occupe sans nourrir. Les écrans, le scroll infini, la télé en bruit de fond, la consommation de contenu. Des choses qui remplissent le silence sans vraiment répondre.
Et pourtant…
Le Mont-Royal de 1976 demandait juste qu’on monte la pente.
J’ai longtemps pensé être quelqu’un de pessimiste. Le monde va mal, les institutions déçoivent, la beauté se monnaie et le collectif se gère.
Mais en écrivant tout ça, je réalise que chaque fois que quelque chose m’a traversée, que ce soit sur le Mont-Royal, à La Havane, devant la mer, avec Calvino, je n’ai pas conclu que c’était la dernière fois. J’ai attendu la prochaine.
Ernst Bloch appelait ça le principe espérance. Ça n’a rien à voir avec l’optimisme, ni avec la conviction que les choses vont s’arranger. C’est plus têtu que ça. La tension vers ce qui n’existe pas encore mais pourrait exister. L’humain comme être de ce “pas-encore”, toujours penché vers devant.
À défaut de pouvoir faire autrement.
Il suffit parfois de monter la pente.
Weltentfremdung, dépossession du monde.







