Des voix tachées de sang et de silicone
Récupération capitaliste de l'effondrement
Je continue ma réflexion sur mes cours de ce semestre. J’en suis à commencer la rédaction d’un travail sur l’utopie dans Des anges mineurs d’Antoine Volodine, après avoir complété le travail sur le regard patriarcal imposé aux femmes pour le cours sur l’oeuvre de Nelly Arcan. Et me voilà à faire des recoupements et à voir des associations improbables, avec mes pensées qui partent dans tous les sens à la manière des rhizomes deleuziens… Pourquoi pas? et oui, je peux me tromper, c’est permis, et vous me le direz si c’est le cas, je vous en prie… mais c’est aussi vraiment fantastique de voir autant de choses dans une oeuvre.
Je ne parlerai pas ici de mes intuitions au sujet d’un lien entre le personnage principal, Will Scheidmann, et Shéhérazade, ni avec sa possible parenté avec le monstre de Frankenstein. Je ne vous dirai pas y avoir retrouvé Beckett dans les voix multiples qui s’adressent à un interlocuteur absent… ni de ma lecture de tous les aspects chamaniques et animistes du roman de Volodine.
(Spoiler alert!)
Je ne vous dirai pas non plus que j’ai pleuré à la lecture du passage où Khrili Gompo est tout bonnement abandonné à son sort sur l’insignifiante rue des Ardoises, traité comme le module d’exploration de la catastrophe qu’il est, l’instrument narratif désormais inutile, Land Rover laissé sur la lune parce que c’est moins de trouble et plus économique que de ramener nos déchets chez nous, mais voilà, c’est autre chose, très inattendue, qui, aujourd’hui, m’a interpellé…
On parle souvent du capitalisme comme d’un système économique, mais on oublie qu’il est avant tout un système narratif, un système qui absorbe, digère, recycle et revend tous, et aussi tous les récits, même ceux qui le critiquent.
Je finissais donc Des Anges mineurs de Volodine, ce tragique roman post-catastrophique où le monde est déjà mort, où il ne reste que des fragments d’histoires, des voix, des survivances quand soudain, à l’avant dernier narrats, une intuition
la logique marchande persiste même après la fin du monde
Dans le narrat 48, Alia Araokane fait une critique très positive des livres écrits par Fred Zenfl dans les camps, documents “barbouillés de sang et de suie ” qui “flottent à la surface des rêves” (Volodine, 1999, p. 215). Des livres qui devraient être des objets de mémoire, de douleur, de résistance. Et pourtant, dans le narrat, on demande au potentiel lectorat, sarcastiquement (encore heureux!), de les lire comme s’ils étaient amusants. Comme s’il s’agissait d’un divertissement parmi d’autres.
C’est brutal. Absurde. Mais terriblement vrai.
Le capitalisme transforme tout en spectacle. Même l’horreur. Même la mort. Même la résistance. Même le pitch de vente d’un livre écrit “pendant qu’une locomotive dépeçait et traînait son corps”, roman “assez amusant et varié pour plaire a tous et toutes […]” (Volodine, 1999, p. 216).
Et là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Nelly Arcan.
Arcan voulait écrire des textes philosophiques, critiques, lucides, tranchants.
Elle voulait parler du corps, oui, mais du corps comme structure sociale, comme lieu de violence symbolique, comme théâtre de domination. Son écriture était une pensée philosophique, une critique du monde, pas une performance érotique.
Et que s’est-il passé ?
Des couvertures sexualisées.
Des titres racoleurs.
Un marketing voyeuriste.
Un packaging qui a transformé une œuvre tragiquement lucide en produit érotique de grande surface ( à l’achat de deux livres à couverture rose, vous pouviez même, lors d’une promo de St-Valentin, “2009, année érotique”, recevoir un jouet sexuel Yoba!).
Comme dans Volodine, le cauchemar est devenu consommable.
Le capitalisme a absorbé la critique, l’a retournée contre elle, et l’a vendue comme un fantasme
Arcan a donc vécu, au sens le plus cruel, ce que Volodine met en fiction, soit la réduction de la douleur à un spectacle vendable, le désastre intimiste transformé en marchandise culturelle, la violence réelle déplacée, édulcorée, bien joliment étalée sous couverture glaçée.
Ça me semble être une des formes les plus insidieuses de la domination contemporaine: on ne censure plus la critique sociale, on la transforme en produit et on la vend comme du bonbon.
Dans Des Anges mineurs, même les derniers textes, même les dernières voix, même les derniers récits d’agonie deviennent consommables.
Dans notre monde, même les pensées les plus douloureuses, les plus radicales, deviennent du contenu.
Ça me semble être le véritable “post-genre”, le véritable post-exotisme : un monde où la résistance survit, mais où elle est toujours en danger d’être vendue.
Volodine le dit par fragments, et Arcan l’a vécu dans sa chair.
Et moi, je regarde tout ça et me demande ce qu’il restera de nos voix, de nos récits, alors que tout peut devenir marchandise, même le cri.
Bibliographie
Arcan, Nelly, Folle, Seuil, 2005, 204 p.
Arcan, Nelly, Putain, Seuil, 2001, [2002, 2020], 186 p.
Volodine, Antoine, Des anges mineurs, Seuil, 1999, 224 p.






Ça donne envie de dévorer les livres et de s'indigner ou se réjouir avec toi !
Très intéressante, cette analyse! Tu es brillante! Il faut absolument que tu fasses une maîtrise où, du moins, que tu trouves une façon de continuer à lire, réfléchir et écrire.