Confession d'Irma
… en trois cigarettes et demi
J’aime l’argent. Voilà. C’est dit.
Je ne l’aime pas d’un amour spirituel, loin s’en faut. Pas de runes lunaires tirées en son honneur, pas de mantras Pinterest chantés devant un miroir Ikea craqué pour l’attirer. Non.
J’aime l’argent comme on aime un ex qu’on croise dans un bar louche à 3 h du matin mais dont on prétend ne pas se souvenir du prénom, en lui tournant le dos pas subtilement pantoute.
Pendant quinze ans, j’ai fait semblant de ne pas en avoir besoin.
J’écrivais. Je donnais. Je répondais à des messages d’inconnus à des heures où même les taxis dorment.
Et quand quelqu’un disait : « Je peux te payer pour ça ? » Je faisais ma petite sainte littéraire, « Oh non, voyons, j’écris pour le plaisir» , avec la même hypocrisie qu’une fille qui refuse un dessert, mais qui finit par lécher le pot de Nutella dans le noir en chaussettes.
L’argent, c’était pas sale. C’était pire que ça… Avouer que j’en voulais était encore pire.
Irma écrase sa première cigarette dans un pot de fleurs mortes depuis novembre.
J’ai grandi avec le mythe de l’artiste débraillée : un peu malade, un peu tragique, vivant dans une odeur de café brûlé et de fuite d’eau, à côté d’une bouteille aux trois quarts vide (pis revidée le lendemain).
Pas trop stable, pas trop heureuse, juste assez de misère pour valider la vocation, pis aussi parce qu’un artiste qui paie son hydro à temps, c’est toujours un peu suspect.
L’argent, c’était pour les vrais adultes, ceux qui font leurs impôts en écoutant du jazz sans pleurer, pas pour moi qui fabrique des horoscopes littéraires fumeux entre deux cartes de tarot grasses.
Alors quand j’ai ouvert mon Substack, j’ai attendu sept semaines avant d’appuyer sur le bouton payant. Sept semaines d’hésitation mystico-pathétique.
J’avais tout : la mise en scène, les followers, le vernis faussement bohème.
Mais dire payant, c’était dire j’existe, pis ça, c’est infiniment plus flippant que d’écrire.
Irma allume sa deuxième cigarette, coule son allumette dans un vieux pot de yogourt passé date.
J’ai fini par comprendre, avec un mélange de colère et de lucidité… bam, right in the kisser !… que ma soi-disant modestie n’était pas noble.
C’était de la peur.
Peur que si je demande de l’argent, on me démasque. Peur que mes pairs, ces saints de la littérature non rentable, voient clair dans mon jeu. Peur qu’on m’appelle vendeuse d’astres discount à cinq piastres la lecture. Surtout, peur de vouloir quelque chose pour vrai.
Parce que quand tu veux, tu risques. Et ça, c’est pas très poétique.
L’artiste fauchée, elle, reste pure, intouchable. Si personne paie, c’est pas un échec. C’est juste que le monde n’est pas prêt pour mon génie… (cough, cough…)
C’est rusé. C’est romantique, mais c’est aussi une cellule capitonnée.
Irma regarde dehors : neige fondue, mégots, factures empilées.
Alors oui, j’aime l’argent, parce que l’argent, c’est pas juste du papier. C’est un bras autour de l’épaule qui dit :
« Ce que tu fais est réel. »
Ça paie le loyer, le pain et le vin, la dignité, pis… les cigarettes. Ça dit : toi aussi t’existes, ma vieille.
Alors maintenant, j’appuie sur le bouton payant sans trembler. Je mets des prix. Je prononce les mots « abonnement payant » sans m’excuser. J’ajoute des boutons de don comme j’ajoute du sel sur mes frites. Sans même y penser deux fois.
Est-ce que j’ai encore des résistances ? Bien sûr. La troisième cigarette en dit long.
Mais quand je vois une nouvelle inscription, je souris comme si on venait de me tirer la Roue de Fortune à l’endroit.
Pas par vanité, mais parce que, merde, c’est beau, et ça fait vraiment plaisir.
— Madame Irma, pour La Clairière, 𝐕𝐀𝐄 𝐁𝐀𝐓𝐀𝐈𝐋𝐋𝐄, Catherine Obscur et Catherine Clair .




qu'est-ce que la quatrième cigarette voudra dire?