Clandestino
On repeat
Des années plus tard, Clandestino me revient encore en tête, souvent. Ce n’est ni un souvenir que je garde volontairement en mémoire, ni une chanson que je choisis d’écouter, mais une présence qui s’impose. Un long moment de ma vie, fondateur de qui je suis aujourd’hui. La voix, le rythme, cette manière de tourner toujours au même point. Rien ne progresse, rien ne se résout. Je reconnais immédiatement cet endroit intérieur où ça a logé longtemps.
À l’époque, je venais de quitter mon mari.
La séparation était récente, trop récente pour que je me sente vraiment libre et détachée. J’avançais vers un autre, pourtant, avec ce sentiment persistant de faire quelque chose que je n’aurais pas dû faire si vite. Je me surveillais, je me retenais, revenais souvent en arrière, moins par attachement au passé que par peur d’avoir cédé trop tôt à quelque chose d’inavouable.
C’est dans ce moment-là qu’il s’est imposé
.
Il disait être réfugié. C’était un peu louche, un peu tordu dans les coins. Ce que je sais, c’est qu’il parlait par fragments, jamais dans la continuité. Il lançait une phrase, s’en moquait aussitôt, passait à autre chose. Il riait de tout, y compris de lui-même, avec une ironie qui désamorçait toute tentative de le fixer. Rien ne semblait l’atteindre pleinement. Rien n’avait de réelle importance. Un mystère, une énigme, qui citait Shakespeare l’air de rien. Un desperado bien fringué, un look inimitable, mi-rasta, mi-gangsta, et la personnalité à l’avenant.
Il occupait l’espace sans s’y installer. Il marchait, parlait lentement. Il écoutait vraiment. Je cherchais des signes clairs, des réactions, des repères. Il ne donnait rien de stable. Je repartais souvent avec une impression désagréable : celle d’avoir trop parlé, trop donné, d’avoir cédé quelque chose sans savoir exactement quoi. Un coin dans ma tête qu’il squattait sans aucune gêne, un bout de mon cœur qu’il réchauffait et piétinait à tour de rôle.
Je me suis attachée à lui sans pouvoir dire quand, sans même pouvoir le refuser, même si j’y travaillais très fort.
Ce n’était pas une évidence romantique, ni une certitude exaltée. C’était plus inquiétant que ça. Je me suis aperçue qu’il devenait le centre de mes pensées, un soleil autour duquel je tournais sans relâche, que l’idée de refaire ma vie autour de lui ne me semblait pas absurde. Que j’envisageais des déplacements que je n’aurais pas crus possibles quelques semaines plus tôt. Cette pensée m’a à la fois attirée et couverte de honte.
J’avais quitté mon mari récemment. Je savais comment la situation était vue. Comment j’étais jugée. J’avais honte d’aimer si vite, si fort. Honte de désirer autant. Honte de revenir vers lui après avoir tenté de me protéger par des silences, des hésitations, des reculs mal justifiés.
Lui ne parlait pas d’amour. Il parlait de résidence permanente. De citoyenneté. De situations à régler. De choses compliquées. D’échanges de services. La demande n’était jamais formulée directement, mais elle s’imposait peu à peu. Elle prenait de la place. Elle débordait ce que je pouvais offrir. Mariage. Bébé. Parrainage par la bande.
J’ai essayé de répondre.
J’ai cherché des solutions. J’ai proposé ce que je pouvais. Puis j’ai compris que ce qui était attendu dépassait largement ce que je pouvais soutenir sans me perdre. Dire oui signifiait renoncer à ce qui restait encore debout dans ma vie. Cette évidence m’a traversée avec violence.
J’ai dit non.
Peu de mots. Aucun éclat. Il a simplement cessé d’être là, comme si sa présence avait toujours été conditionnelle. Mais ce silence a tout fissuré. Le temps a continué en surface. Je faisais ce qu’il fallait faire, mais dessous, un vide s’est ouvert, plus vaste que prévu. J’errais dans mes journées, gestes mécaniques mais distants dans un monde aux contours flous. Nuits sans sommeil, silences revenant en boucle ; trajets où son absence pesait plus que tout ; silhouette cherchée dans la foule, numéro recomposé vers du vide. Ce non m’avait privée de lui, et pire, de moi.
Ce refus n’a rien fermé ; au contraire, il m’a laissée sur une traversée du monde en équilibre précaire. Les années suivantes, je me suis mise en danger comme jamais. Nuits à chercher l’oubli dans l’alcool, déplacements imprudents vers des quartiers incertains, numéros composés impulsivement vers des inconnus, rencontres intimes sans lendemain, auto-stop au milieu de la nuit, à la sortie des bars, pour rentrer chez moi… ou atterrir ailleurs. Le vide résonnait plus fort que la mémoire de sa voix. Chaque Clandestino ravivait l’envie de tout casser, de rejoindre son néant ou le mien. Le diagnostic est venu plus tard. À l’époque, je vivais déjà les vagues : identité pulvérisée, relations sabordées, corps qui court vers l’accident. Ce refus ne m’a pas sauvée. Il m’a défoncée.
C’est là que la musique est devenue une hantise.
Toujours le même disque, Clandestino. Je ne cherchais pas à l’analyser. Je le laissais jouer. Il revenait sans que je le décide vraiment. Il accompagnait les gestes ordinaires, les trajets, les moments où je pensais trop. Il revenait aussi la nuit.
Aujourd’hui, je retiens le geste. Je garde mes élans à l’intérieur, même si ça fait mal. Il y a ce moment où la main s’arrête, où l’émotion monte, où j’hésite à offrir le peu que j’ai : l’incomplet possible. Je sais qu’aller plus loin exigerait une suite que je ne peux pas assurer. Je passe. Mieux vaut rien que l’inachevé. Mieux vaut ne pas apprivoiser ce dont nous ne pouvons nous rendre responsables.
La musique revient toujours. Pas de pardon dedans, seulement l’écho sec de ce non, qui tourne sans fin.




Oh! C’est un roman à lire ça…