Ce que les livres nous disent sans le dire
Lecture, héritage et légitimité
J’ai lu toute mon enfance des romans d’aventure et des romans policiers. Je les aimais d’amour. Je trippais ma vie en compagnie du dernier des Mohicans, de Robinson et Vendredi, des Trois mousquetaires et de Croc-Blanc. Le mouvement, l’enquête, le mystère, le dehors, le lieu clos, l’aventure et l’inconnu : c’était mon monde intérieur.
Sherlock Holmes et Hercule Poirot y cohabitaient naturellement avec Maigret, Arsène Lupin et Rouletabille. Tout appartenait au même territoire mental : celui du risque, de l’intelligence en action, de l’énigme à traverser.
Mais, naturellement, il y avait un mais…
il n’y avait pas de femmes ou si peu. Et quand elles étaient là, elles attendaient, séduisaient ou gênaient.
Je ne me suis pas dit on m’exclut, même si je ne m’y retrouvais pas. Je me suis adaptée.
Puis il y avait les foutues Brigitte.
Pas parce qu’on m’obligeait à les lire, mais parce que, pour les jeunes filles, c’était la seule offre en librairie…. et ça se vend toujours!
Des livres bien sages, bien français, bien bourgeois. La littérature supposée me convenir. Mes tantes les achetaient de bonne foi. Elles entraient dans une librairie, voyaient ces titres « parfaits pour une jeune fille », et comme on parlait français ici aussi, au Québec, hop dans le panier, merci.
Il n’y avait rien d’autre. Pas de littérature d’ici encore.
Moi, je lisais quand même. Je lisais tout, n’importe quoi, parce que j’aimais lire…. et que c’était ce qu’on me proposait par défaut.
Vers dix ans, je crois, j’ai eu une espèce de crise devant ces lectures. Je ne comprenais pas ce monde. Quelle était cette vie idéale à laquelle je n’étais pas conviée ? Quelle était cette perfection qui ne me correspondait pas, ni à moi, ni au milieu ouvrier dans lequel ma famille évoluait ? Qui étaient ces gens dont on suivait les platitudes tranquilles sur des centaines de pages sans jamais s’y reconnaître, ni y être invité?
D’une certaine manière, d’Artagnan me parlait plus que Brigitte et ses enfants.
L’un appartenait au monde de ceux qui peuvent partir.
L’autre à celui de ceux qui restent.
Alors, sans le savoir, je me battais sur deux fronts : contre une offre de récits qui réservait l’aventure aux garçons et contre un imaginaire français présenté comme universel, mais qui ne disait rien de mon monde.
Parce que je n’étais pas seulement une fille à qui l’on proposait trop peu. J’étais aussi une Québécoise à qui l’on tendait des histoires venues d’ailleurs, comme si la langue suffisait à faire territoire.
Ce décalage-là n’était pas anecdotique. Il était structuré.
Pierre Bourdieu parlait de champs littéraires : des espaces organisés par des règles implicites, où certaines voix circulent naturellement pendant que d’autres doivent prouver leur valeur, ou passer par le centre pour exister.
Alors la question s’impose, presque malgré soi :
Pourquoi un écrivain africain doit-il écrire en français et se faire éditer à Paris pour être lu ici ?
Pourquoi la reconnaissance passe-t-elle encore par là ?
Pourquoi le système scolaire haïtien est-il établi en français alors que les enfants y parlent d’abord créole ?
Pourquoi, au Québec, persister à transmettre Tristan et Iseult comme texte fondateur à des adolescent·e·s de seize ans, y compris à des jeunes issu·e·s de l’immigration et à des jeunes autochtones, alors que leurs récits contemporains demeurent largement absents de l’enseignement ?
Ce que l’école transmet, souvent sans le dire, ce n’est pas seulement des œuvres.
C’est une hiérarchie.
Lire n’est jamais neutre, c’est apprendre qui compte dans ce monde, qui a droit au spotlight.
Heureusement, au Québec, les choses ont changé, même si une reconnaissance dans l’Hexagone continue d’avoir des effets énormes: visibilité accrue, légitimation accélérée, sentiment collectif de confirmation. Il suffit de penser à Kev Lambert et à Que notre joie demeure pour voir un exemple récent de fierté collective.
Mais cette mémoire-là existe encore.
Et c’est elle que je veux interroger.



Merci pour ce texte qui a resonné pour moi