À l’origine, le Bélier, c’est pas un signe qui cogite trois jours avant de sauter. C’est du feu pur, cardinal en plus, le premier à foncer tête baissée, comme si la porte était déjà ouverte. Erreur de casting si t’attends du subtil ou du « j’hésite ». Le Bélier, ça sait pas ce que c’est, hésiter. C’est pas dans son dictionnaire. Ce dictionnaire, d’ailleurs, ils l’ont probablement lancé à travers la fenêtre à douze ans.
Le Bélier démarre sans checker si le char a du gaz. Pas de plan A, B ou Z, juste une certitude physique qui dit : « Là, MAINTENANT. » Même si ça finit mal. Même si personne avait demandé. Surtout si personne avait demandé.
Irma souffle sa fumée vers le plafond : « Les gens pensent que le Bélier est impulsif. C’est vrai. Mais c’est pas un défaut, c’est une conviction. Pourquoi attendre que la situation soit parfaite ? La situation sera jamais parfaite. Le Bélier, lui, il le sait depuis toujours. Les autres l’apprennent sur leur lit de mort. »
Chez les auteurs québécois du signe, oublie les textes construits comme des montres suisses. Eux, ils écrivent comme on parle, vite, direct, sans demander si c’est le bon moment. Le « je » s’installe sans frapper, prend toute la place sur le divan, mange ce qu’il y a dans le frigidaire. Et si t’aimes pas, ils seront déjà passés à autre chose.
Irma décortique les Béliers québécois avec grand plaisir.
Elle tire le rideau…
Gabrielle Roy (22 mars)
La petite madame Roy, elle fait pas de bruit en entrant. Elle accroche son manteau, elle s’assoit, et puis tranquillement elle te vide la pièce de tout l’air qu’il y avait dedans. C’est ça, le Bélier discret, le plus redoutable.
Bonheur d’occasion ? Saint-Henri qui pue le crédit en retard et le rêve avarié pis ça s’installe dans ta tête comme une odeur de cave, ça part plus. Pas de grandes envolées, pas de saluts. Juste la vie qui pèse, comptée sou par sou. La détresse et l’enchantement , c’est pareil : une existence entière qui se tient debout dans le courant d’air, sans se plaindre, sans trop expliquer.
Irma repose sa tasse : « Le monde pense que Gabrielle Roy c’est doux, c’est délicat. La petite Franco-Manitobaine toute sage. Moi je dis : méfiez-vous de ceux qui élèvent pas la voix. Roy, elle vous installe dans l’inconfort et elle déplie le divan-lit. Vous dormez là ce soir. T’as pas fini de l’entendre, même morte. »
Michel Jean (22 mars)
Lui, il te tend pas le programme de la soirée. Kukum ? Une Innu qui marche sur sa propre terre avec l’évidence de quelqu’un qui a jamais eu besoin qu’on lui confirme sa place, parce que sa place, elle a toujours été là. Tiohtiá:ke : Montréal racontée de l’intérieur, sans gants blancs, avec tout ce que ça suppose de porter.
Michel Jean écrit avec l’assurance de quelqu’un qui a pas besoin que tu sois d’accord.
Irma cligne un œil : « Les autres écrivains font le tour de la maison trois fois avant de sonner. Lui, il entre par en arrière. Pis une fois dedans, il te regarde en disant : “T’avais quelque chose à me dire ?” C’est épuisant à fréquenter, un Bélier. C’est pour ça qu’on les lit. »
Arlette Cousture (3 avril)
La femme qui a décidé que l’histoire du Québec rural méritait cinq cents pages et qui avait raison. Les Filles de Caleb : amour qui s’effiloche sur la corde à linge, terre qui tient pas ses promesses, enfants qui partent ou qui restent et c’est aussi triste dans les deux cas. Ça avance page après page avec la régularité d’une beurrée de sirop, c’est épais, sucré, impossible à arrêter.
Ou encore Ces enfants d’ailleurs. Changement de pays, changement de langue, changement de tout. T’arrives avec ce que t’as… pis c’est rarement suffisant. Faut apprendre vite, se taire souvent, comprendre sans qu’on t’explique.
Ça ne pleurniche pas. Ça s’ajuste. Ça encaisse. Ça recommence ailleurs, même quand t’as pas encore fini de comprendre où t’étais avant.
Le Bélier, ici, c’est recommencer sans mode d’emploi.
Irma note :
« Y’en a qui attendent de comprendre… eux autres, ils avancent pareil ».
Irma hausse un sourcil, lentement, très lentement : « Cousture, elle fait pas de conférences de presse. Elle annonce rien. Elle pose son manuscrit sur le bureau et elle repart. Essaie de lui dire non. Juste essaie. Moi j’ai essayé une fois avec un Bélier…»
Elle monte un sourcil sans finir la phrase.
Stanley Péan (31 mars)
Le gars qui va voir ce qui fait du bruit dans le noir et qui revient déçu parce c’était rien. Bizango : les morts ont des opinions, les villages ont des mémoires longues, les frontières entre ici et l’autre bord sont des suggestions. Zombi Blues : Montréal la nuit, avec tout ce que la ville a avalé sans digérer, qui remonte.
Péan écrit dans le registre de ce qui refuse d’être enterré. Et lui, loin de fuir, il se tire une chaise.
Irma s’esclaffe, pas trop fort : « Quand les affaires virent de bord, les gens raisonnables mettent leur coat. Lui, il commande une tournée pour les fantômes et leur demande des nouvelles de leur famille. C’est ce que j’appelle du courage. Ou de l’inconscience? Avec les Béliers, la différence est négligeable. »
Dany Laferrière (13 avril)
Le roi du plaisir souverain et de l’indifférence cultivée. Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer : un titre qui a fait trébucher les gens dans les librairies, en 1985 et qui le fait encore… C’est le but. Hilarant, coupant, écrit avec la nonchalance de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il fait et qui fait semblant que non. L’énigme du retour , sobre, droit, avec une tristesse dedans qui arrive sans prévenir.
Laferrière a compris que la légèreté peut entrer là où le sérieux se fait barrer la route. Et le « je » qu’il plante là, imperturbable, les mains dans les poches, dérange précisément parce qu’il revendique rien, explique rien, justifie rien.
Irma tire sur sa clope virtuelle avec une lenteur calculée : « Y’en a qui arrivent en s’excusant d’occuper de l’espace. Lui, il te nargue depuis un café de Paris en sirotant quelque chose de frais. Il a même pas l’air de savoir que t’existes. C’est ça, la vraie souveraineté du Bélier, tranquille, totale, sans effort apparent. »
Le verdict d’Irma
Le Bélier québécois part sans carte, revient sans remords. Ça pète, ça trace, parfois ça finit dans le fossé, mais au moins, ça a bougé. Pas de relecture compulsive à trois heures du matin, pas de « j’envoie demain quand j’aurai dormi dessus ». Ils écrivent comme on plonge dans un lac en mai : en sachant que l’eau est froide et en sautant pareil.
C’est le signe qui confond les obstacles avec le décor. Qui pense que les règles sont pour les gens moins pressés. Qui croit que le bon moment c’est maintenant, et si c’est pas maintenant, c’est dans cinq minutes.
Madame Irma écrase sa cigarette dans le cendrier qu’elle vide jamais parce qu’elle trouve ça philosophique, un cendrier plein. Elle regarde la fumée un moment. Elle a l’air de penser à autre chose, mais c’est juste une impression.
« Le Bélier, dans le fond, c’est le seul signe qui me fatigue pas. Les autres, ils ruminent, ils hésitent, ils consultent. Le Bélier, lui, il est déjà parti quand tu finis ta phrase. C’est reposant. »
Elle se lève. Prend son temps.
« Les gens pensent que la prudence c’est une vertu. Irma dit que c’est souvent juste de la peur avec un meilleur attaché de presse. »
Elle enfile son manteau, pas pressée, mais sans traîner non plus.
« Ces cinq-là ont écrit sans demander si c’était le bon moment. Le bon moment, ça existe pas. Y’a juste le moment. »
Elle boutonne. Un bouton. Deux.
« C’est pas de la sagesse, ce que je viens de dire. C’est de l’observation. Nuance. »
Elle attrape son sac, part acheter des cigarettes.









