Aujourd’hui, j’ai cent ans
Hier j'étais étudiante
Hier, j’étais étudiante.
Aujourd’hui, il pleut et j’ai l’impression d’avoir cent ans.
Hier a eu lieu mon dernier cours du baccalauréat en études littéraires. Après des années à courir après les lectures, les travaux, les examens, les échéances et les références bibliographiques, me voilà presque au bout. Il reste un dernier travail à remettre, mais le plus gros est fait.
Je croyais ressentir une sorte de triomphe. À la place, je regarde la pluie tomber.
Le jardin est désormais administré par une coalition de marmottes qui ne reconnaît manifestement ni le droit de propriété ni la peur des bêtes aux dents plus importantes que les leurs. Mon berger australien passe ses journées à défendre le territoire avec un enthousiasme admirable et une efficacité proche de zéro.
Les marmottes gagnent.
Comme elles gagnent toujours.
Hier, après le souper, un rayon de soleil s’est montré. Chien dehors, naturellement. Puis, tout à coup, ses jappements. Ceux, très particuliers et relativement récents, qui nous indiquent qu’il est sur le cas d’une autre petite bête. Ce n’est pas un jappement de chien mauvais ni fâché. Juste une tonalité différente du jappement de garde, celui qui accueille quotidiennement le facteur. Quand ce son se fait entendre, c’est qu’il est à la chasse, ce qui, pour un berger, est le comble de l’ironie.
Le voilà donc derrière le cabanon, dans l’étroit espace où sont entreposées la souffleuse à neige et quelques outils de jardin. Il tente visiblement de se glisser entre les lames de la souffleuse. Rouillées, pas vraiment coupantes, mais suffisamment inquiétantes pour qu’on préfère éviter l’expérience.
On l’appelle. Il résiste. Un bon « Leave it », appris en entraînement, fait finalement la job. Le chien recule et nous apercevons alors, au fond de la souffleuse, derrière les lames rouillées, une marmotte totalement immobile.
Une véritable statue de marmotte.
Le chien désormais à bonne distance, je l’examine pour m’assurer qu’il ne s’est pas blessé. Tout est beau. Reste à la marmotte à reprendre ses esprits et à s’éloigner pour ne plus revenir.
Quelques minutes plus tard, je les observe depuis la fenêtre. Les marmottes ont au moins le mérite d’être cohérentes. Elles veulent manger les fleurs. Elles mangent les fleurs.
Aucun mystère. Aucun délai de réponse. Aucun appel à planifier. Aucun « je vais y penser ». Aucune hésitation. Aucun détour. Aucune crainte du chien patrouilleur tant qu’il n’est pas en vue.
Il y a de quoi envier une telle simplicité dans l’action, deux neurones connectent, on a faim, on va bouffer.
Pendant ce temps, nous, les humains, compliquons tout.
Mon fils continue de nous laisser dans le brouillard quant à ses intentions. Les centres de thérapie, les projets, les appels, les décisions. Chaque fois que j’ai l’impression qu’une direction se dessine, qu’un mouvement s’enclenche, on revient à la case départ.
Je dois parfois me faire violence pour ne pas réagir comme mon berger devant sa marmotte. L’intervenante que je rencontre depuis un mois me le déconseille vivement, mais je n’en peux plus d’être surhumaine, je n’en peux plus de tenir ma personnalité en laisse, mon besoin que les choses aillent vite. Mais voilà…
Je n’ai aucun contrôle sur les marmottes.
Je n’ai aucun contrôle sur mon fils.
Et maintenant que l’université se termine, je réalise que je n’ai même plus le contrôle sur mon horaire. Pendant des années, il suffisait d’ouvrir un livre, de lire un article ou de rédiger un travail pour m’occuper. Il y avait toujours quelque chose à faire.
Aujourd’hui, il n’y a rien à faire.
À part attendre… et encore attendre.
Attendre que la pluie cesse.
Attendre que les marmottes déménagent.
Attendre qu’un homme de quarante ans décide ce qu’il veut faire de sa vie.
Je soupçonne que les marmottes seront les premières à collaborer. Paraît-il qu’elles disparaissent vers la mi-juillet sans que personne ne sache exactement où elles vont.
Mon fils? Qui sait.
Hier, j’étais étudiante.
Aujourd’hui, il pleut et j’ai l’impression d’avoir cent ans.






Toutes mes félicitations pour ton baccalauréat! Félicitations à ton chien itou pour son incroyable inefficacité vis-à-vis les marmottes… j’en connais un pareil!
Ce texte est chargé de résilience et d’acceptation. On y ressent une mère qui souhaite aider son fils, mais qui doit accepter de lui laisser prendre ses décisions au risque de « se casser les dents ». Je suis de tout cœur avec toi.
Cette sensation de vide ou de perte de contrôle sur ta vie, ton horaire est normal après tant donné. Pas besoin de te le dire — je l’ai quand même fait, certaines fois, ça fait du bien de l’entendre d’autrui.
Je te souhaite de trouver du plaisir et comme dirait ma psy: le vide, l’inconnu, c’est bien. On peut le combler comme on veut.
Pour finir, félicitations pour ton baccalauréat, c’est une belle réussite.