Atlas d'un pays auquel je ne me fais pas
Cartographie d'un monde
Cartographiez votre chambre avec des mots.
Pensez au mot carte, et à la manière dont il transforme votre façon de décrire un lieu. Ce n’est pas la même chose que si je vous demandais simplement de décrire votre chambre. Mon esprit, lui, a envie de la disposer comme un plateau de Monopoly.
Poussons cette idée un peu plus loin. Cartographiez votre quartier. Cartographiez votre paysage émotionnel. Cartographiez la topographie de votre famille. Qui en est le sommet? Qui a été relégué dans une province lointaine?
Ou encore, essayez ceci : au lieu de me raconter un souvenir, racontez-moi l’histoire de ce souvenir. C’est une manière complètement différente d’aborder les choses, un changement d’angle qui oblige à regarder autrement.
« Qu’est-ce qu’un pays, sinon une condamnation à perpétuité? », écrit Ocean Vuong dans son roman Un bref instant de splendeur (On Earth We’re Briefly Gorgeous).
Vous voyez? Il suffit parfois d’un nouvel angle.
AVERTISSEMENT AU VOYAGEUR
Les cartes reproduites ici sont approximatives.
Le territoire se déplace.
Certaines pièces changent de place pendant la nuit.
Les habitants ne reconnaissent pas toujours leur propre gouvernement.
FRONTIÈRES
On est entré par une porte. Elle est devenue une fenêtre. Elle n’avait cependant pas consommé de mush ni rencontré une chenille trop célèbre. Elle est comme ça, c’est tout. Y a le dehors, pis le dedans, that’s it!
La porte prétend n’être qu’un seuil. Je la soupçonne de mentir. Officiellement, c’est une porte. Dans les faits, elle décide qui change de pays. Une porte qui cause parfois une métamorphose selon le côté où on se tient… ou pas. On le sait jamais d’avance.
Nous, on a juste cru entrer dans une maison. Erreur. On a pénétré dans un pays pour lequel on n’avait pas le bon visa. Notre vie en fut changée.
Dehors, y a des écureuils qui circulent librement entre ciel et terre. Des geais bleus et des tourterelles occupent l’espace aérien sans permis aucun. Les permis, ils les bouffent tous crus dès leur émission, sont comme ça.
Pis les marmottes sont fidèles au sol mais elles demandent rarement l’autorisation de circuler, même si c’est un prérequis non négociable. On négocie pareil, pis on gagne jamais.
Dedans, on y va dans un petit moment, on a pas fini avec le dehors.
Le chien, lui, n’a aucun problème, il parle déjà la langue officielle, une langue gutturale où les écureuils sont des insultes et les marmottes des poèmes. Le grolou assure la surveillance des frontières avec brio et vacarme. On a rien sans rien… Il semble parfois pris dans une porte-tournante, dedans/dehors/dedans et on recommence, ça fait partie de la job, paraît, on vit avec…
Le facteur bénéficie d’une immunité diplomatique qui s’arrête à la porte, pardon, la fenêtre, non… le portail intergalactique. Même le grolou le sait.
CUISINE
Statut : territoire occupé
Capitale : îlot central
Langue officielle : café
Monnaie : capsules Nespresso
Incident diplomatique récurrent : ouverture intempestive du réfrigérateur.
Ah, ici, c’est un territoire occupé. Dans le sens de “occupé”, 1940, mettons. L’occupante, c’est moi, qui d’autre? Étrangère en situation de domination dans un pays inconnu. C’est ça. Je croyais acheter une maison. J’ai surtout émigré et fini par me prendre pour le boss de la place.
J’ai fait de l’îlot central la capitale provisoire sur laquelle je règne, juchée sur mon tabouret, tel un marin sur sa vigie. Ou un oiseau de malheur … mais le bougre d’ilôt semble convaincu que le provisoire durera encore quelques décennies. Je le laisse à ses illusions.
Du matin à la mi-journée, je gère les va et vient qui se font entre le dedans et le dehors, entre le frigo et la cuisinière, entre l’ilôt et le lave-vaisselle. Et n’y met pas les pieds qui veut! Je tiens à ma tranquilité et à mon entière indépendance, j’ai aussi installé un embargo sur la machine à café, qu’on se le dise.
Décret no 14 : toute personne désirant ouvrir le réfrigérateur devra d’abord signaler ses intentions à l’autorité compétente, et se laver les mains au préalable et mettre des gants… marre des traces de doigts sur l’inox!
Je prends une pause à l’heure du lunch, je baisse ma garde et chacun peut se nourrir selon son appétit. Sauf le chien. Il dépend de moi. Ensuite, tout recommence pour quelques heures, jusqu’au moment où le tabouret me scie les fesses et qu’enfin, je me décide à aller voir ailleurs si j’y suis. En général, j’ai déjà quitté mon poste sans prévenir. Les archives indiquent qu’on me retrouve presque toujours dans la salle de lavage, pliée en deux, la tête dans le sèche-linge.
Alerte frontalière
Un raton laveur a été aperçu près des poubelles. Les négociations sont suspendues jusqu’à nouvel ordre.
CHAMBRE
Statut : protectorat indépendant
Activité principale : dormir
Visa : délivré chaque nuit
Sentiment d’appartenance : demande refusée
L’endroit est calme. Trop calme. Les autorités locales prétendent que tout le monde rêve ici. C’est faux, mais je le dis pas trop fort, ça pourrait être retenu contre moi. Le lit remplit parfaitement son mandat. Il m’accueille le soir, me relâche au petit matin et ne pose jamais de questions. Je ne lui dis pas que je souffre d’insomnie persistante.
Je quitte les lieux avant qu’ils ne m’absorbent et me fassent disparaître dans un de ces rêves qui ne me visitent jamais.
Le bureau a demandé sa mutation vers la catégorie “fourre-tout”. Sa demande a été acceptée sans étude d’impact. Il accueille donc quotidiennement plus de bébelles qu’il ne le devrait. Il se couvre malgré lui des petits objets du quotidien qui ont le don de circuler sans permis… rouge à lèvres, boucles d’oreilles, montre, livres, oui plus d’un, flacons de parfum… bref tous ce avec quoi on se promène sans y penser, qu’on dépose quelque part sans réfléchir et qu’on mettra des heures à retrouver. La table de chevet a, pour sa part, accepté le rôle de bouée de sauvetage. Les écouteurs d’insomnies non-déclarées et les câbles de chargeurs pour Ipad à moitié mort s’y trouvent en avant-plan.
SOUS-SOL
Terra incognita. Ou plutôt mare clausum… On y plonge sans équipement particulier, à nos risques et périls
C’est quand même la place la plus hot in town… Les explorateurs en reviennent rarement avec ce qu’ils étaient partis chercher. Certains trouvent des livres, d’autres des pinceaux. Certains y perdent trois heures qu’ils ne reverront jamais, englouties dans une série Netflix sans aucune chance de retour. Aucun recensement fiable n’y a jamais été mené. Les tentatives se sont soldées par la découverte de boîtes de vieilles photos datant des années 85-95, et les missions furent aussitôt abandonnées, toute l’attention désormais versée sur les images d’un autre temps, où le téléphone était accroché au mur et n’avait aucune ambition de devenir photographe ni cinéaste.
On me dit m’y avoir aperçue sautillant devant la télé où passait un vidéo de remise en forme. Je n’en garde aucun souvenir et je suis très heureuse qu’il n’en existe aucune preuve… qui a dit que les murs ont des oreilles? C’est ça, ils n’ont pas d’yeux!
C’est un milieu pas si user friendly, finalement, la lumière du soleil se trouvant quelques pieds plus haut… c’est quand même un bon incitatif à la remontée éventuelle.
SALON
Espace près des fenêtres, côté rue. Zone démilitarisée entre deux régimes qui préfèrent ne pas se croiser : celui du dehors, qui sonne à la porte, et celui du dedans, qui n’a pas envie de répondre. Son but premier est d’accueillir les visiteurs munis de visa de séjours courts. Ces séjours sont permis, bien sûr, mais personne ne s’y installe vraiment. C’est un pays de verdure où un caféier occupe la plus haute fonction de l’état, sans aucune contestation. On pourrait le trouver autoritaire, mais c’est juste un air qu’il se donne, pour impressionner les rares visiteurs. Le pouvoir lui monte parfois aux feuilles, mais il n’a jamais renversé personne.
Je n’y mets jamais les pieds, le plancher de beau bois mat, trop long, trop large à laver me fout le cafard. Ah pis, ce salon est juste trop parfait pour qu’on y vive.
TERRITOIRE DISPARU
Ancienne maison que les cartes officielles prétendent inhabitables pour cause d’inondation imminente. Les souvenirs contestent cette décision, sans succès, ils n’ont pas le droit de vote.
J’y retourne souvent en pensées, surtout au jardin, ressentant même dans ma chair les morsures des épines de rosier. Y a même une belle égratignure, là!
Je revois encore les couchers de soleil incroyables qu’on y a vus.
J’y possède encore tous mes souvenirs, mais plus aucun droit de résidence.
PAYS VOISIN
Vancouver. Même pays, paraît-il. J’ai vérifié plusieurs fois sur une carte.
Les habitants vivent en anglais, pensent parfois en mandarin, mais jamais en français, qui est pourtant une des deux langues officielles. Ils fleurissent en mars et trouvent normal qu’il pleuve deux semaines sans s’arrêter. On peut aisément passer de la baignade dans le Pacifique au ski dans les Rocheuses au cours du même même weekend. Essaie ça au Québec pour voir…
J’ai compris que le Canada possédait plusieurs continents et que le mien n’en faisait presque pas partie.
FAUNE
Plusieurs espèces se partagent le territoire et y vivent en harmonie, humm hummm… Le berger australien est une espèce bruyante, mais loyale. Un seul représentant occupe les lieux et c’est parfois un peu trop.
Les écureuils refusent toute classification scientifique. Heureusement, ils n’ont pas encore adopté le pillage nocturne des poubelles, pratique préférée des ratons laveurs.
Les marmottes ignorent les limites cadastrales, malgré plusieurs avertissements et une altercation plus musclée, crocs sortis. On a compris que leur faculté de jugement se situe en bas de la moyenne de la faune locale. On ne se bat plus, on accommode.
Espèce disparue :
Le chat domestique. Les tentatives de réintroduction ont, jusqu’à présent, toutes lamentablement échoué.
PROJET D’AMÉNAGEMENT
Importer un félin. On y travaille activement avec l’aide de certains spécimens errants particulièrement attachants. Les pronostics de succès sont légèrement plus favorables qu’il y a seulement quelques mois.
Objectif :
Détruire l’ordre établi en agressant les boiseries et les meubles à grands coups de griffes enthousiastes, en vomissant partout sur les surfaces poreuses, en recouvrant les lieux de sous-poils flottants, même et surtout sur la soupe.
Ultimement, en arriver à faire tomber le statut de « maison témoin » pour enfin en venir à maison habitée.
Note de l’autrice:
Cette proposition m’a vraiment donné du mal. Je croyais ne pas y arriver. En cherchant un angle, j’ai découvert que, deux ans plus tard, habiter cette maison relève d’un malentendu, d’une erreur de casting.
Mais gardons espoir, l’arrivée éventuelle d’un chat pourrait modifier grandement les frontières.





