Après 2h45
La nuit fut brève
Il est passé minuit. Je veille mon téléphone comme on veille un enfant malade.
Le dernier message date de 22 h 30 : au resto avec les filles, bisous. Depuis, plus rien. Le silence s’étire, lisse, sans prise. Le métro s’est retiré sous terre depuis longtemps, et la voiture repose dans un stationnement incitatif qui, à cette heure, n’encourage plus que le vol.
J’ouvre l’application de localisation. Geste minuscule, presque honteux, que je commets sans y croire tout à fait, sans y renoncer non plus. Elle est chez quelqu’un. Chez un homme. Un nom sans poids, une nouvelle connaissance. J’aurais aimé savoir, afin de ne pas attendre en vain un retour improbable.
Mon mari est réveillé lui aussi, assis dans le lit, le téléphone à la main. C’est sa voiture. Il pense au vol, au remorquage, à ce que ça va coûter si elle reste là jusqu’au matin. Il envoie des messages aussi, les siens plus courts, plus secs que les miens. Nous formons une sorte d’équipe de nuit que personne n’a demandée.
J’écris. J’insiste. Le troisième message durcit.
À 2 h 15, enfin : je pars, désolée, j’avais pas vu l’heure. Et cet emoji, un sourire trop large, presque une grimace. Je fixe cet émoji un bon moment. Mon mari dit quelque chose à voix basse que je ne répète pas ici.
Elle arrive à 2 h 45. On l’entend monter l’escalier avec ce soin exagéré des gens qui tentent de ne pas faire de bruit et qui en font deux fois plus. Elle passe la tête dans l’embrasure, cheveux défaits, rouge aux joues, sourire penaud. Bonne nuit, dit-elle, comme si c’était une nuit ordinaire. Nous répétons bonne nuit à l’unisson.
Le silence revient.
Nous sommes là tous les deux, encore dans l’adrénaline. Je pense au café, à son amertume promise.
Puis sa main, sur ma hanche.
Je tourne la tête vers lui, confuse. Il insiste.
Je ris, un éclat court, surprise de l’événement. Mais quelle mouche t’a piqué? Ça va, t’es sûr?
Mais c’est qu’il insiste, déterminé. Et je le laisse faire. Je facilite l’accès, en riant.
C’est bref. Presque rien.
Et pourtant.
Je ris encore, plus librement. Lui aussi. De la rapidité, de la gaucherie, de cet événement hors programme. Nous devenons légers, absurdes. Je dis : nous sommes pathétiques. Il dit : oui, mais c’est bien comme ça. À quoi je riposte, hurlant de rire parle pour toi, parce que moi je n’ai rien vu passer!
Et nous rions longtemps dans le noir comme si personne ne pouvait nous entendre.




On est parents jusqu’à notre toute fin… hein?
L'appli de localisation.
Les scénarios.
Je connais.
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