Ah ! comme la neige a neigé (version bitume & Wi-Fi)
J’te parle d’un temps où la neige tombait sans hashtag
Ah ! comme la neige a neigé,
disait Nelligan, avant que les trottoirs ne soient asphaltés de gris craqué,
où te prendre le talon aiguille et en découdre avec la vie.
Aujourd’hui, la neige tombe sur les poubelles bleues,
les bacs de recyclage et les petits bruns puants de marde compostée.
Elle s’accumule sur les voitures de trop, sur les pancartes À louer / AirBnB,
sur les rêves non livrés par Amazon Prime en deux jours.
Vous la trouvez belle, de loin, comme une influenceuse Insta
perfusée de filtres adoucissants.
Elle, qui pourtant n’a plus rien de virginal :
couverture Wi-Fi pour âmes épuisées,
pour tous ceux qui n’ont pas trouvé à se loger
et campent au bord des routes, cœurs gelés, engourdis de rejet
celui-là même de la vie, celle qu’ils n’ont pas demandée.
Un filtre laiteux, naturel, maternel,
qui rend tout plus doux, plus faux, plus flou,
quand on regarde de loin, avec des lunettes de plongée.
Et, chaque fois, chaque hiver, ça recommence :
cette minute suspendue où le bruit du monde se tait,
celle du matin de la première neige, sans trace de pas dedans, lisse, pure,
où l’on a soudain l’impression qu’il reste un dehors
un vrai, un dehors qui n’a pas besoin d’humains dedans.
…et pendant qu’on cite Nelligan en buvant nos lattés neigeux,
dans des cafés illuminés d’un presque Noël tout frais,
Dédé, lui, marchait dehors novembre,
cœur étale, inégal,
Nelligan du nouveau siècle.
Aussi fuckés l’un que l’autre, différents et pourtant semblables.
Pas de miracle, pas de flocons joyeux :
juste la slush dans ses bottes pis le vent dans sa face,
juste la fatigue d’être encore là,
à essayer de s’en sortir (de quoi au juste, et pour aller où, calvaire ?)
Le froid qui rentre dans le cerveau par le nez bouché,
comme un souvenir d’enfance gâché par la vie,
qui va en se crissant de toi comme de sa première neige.
C’est ça aussi, la neige : hors carte postale,
mais aussi le bruit mat de la vie qui continue
les bottes qui martèlent le sol, qui tassent les flocons en gelée, en brique glacée.
Ça ressemble au moment où la chanson est finie depuis un boutte,
pis que les lumières du last call s’allument,
dévoilant les corps échoués sous les tables,
le vomi dans les coins et la face blême des fêtards déçus encore ce soir.
Ah ! comme la neige a neigé.
Ton nez poudré de sucre glace, tes yeux illuminés d’éclairs magiques.
Lucien Francoeur aurait sans doute dit :
“Man, ça tombe blanc sur nos hivers usés,
pis ça groove encore un peu dans ma tête,
même quand j’ai le cœur stationné en double
pis qu’y’a un ticket qui m’attend dans la prochaine minute…
je t’aime moi non plus, blue jeans dans le banc de neige.”
J’me surprends à aimer ça.
Pas la neige, non — malgré sa poudre aux yeux,
son gros spotlight éclatant dans nos cœurs de vieux enfants émerveillés,
malgré le lundi matin de novembre.
Mais le silence, celui qui l’accompagne :
ce moment juste avant qu’un pick-up vienne tout barbouiller
avec ses gros doigts sales de bûcheron-chasseur de mammouth
arrivé en ville hier,
une tête de caribou ensanglantant son destroyer de métal rouillé.
Ah ! comme la neige a neigé…
mais aussi comme elle a scrollé, tweeté et gelé nos écrans,
nos nez froids collés dessus.
Reste la lumière.
Et nos traces de pas, déjà reprises par le temps,
comme d’autres le furent jadis, sur le sable


Magnifique.