Accroc
Le brouillard de la dépendance
Au lit. Voilà près d’une heure qu’elle essaie de dormir, sans succès. Le cellulaire vibre sur la table de chevet. Elle tend la main, attrape le téléphone et ouvre le message.
Compte gelé. Besoin d’argent. Remboursement promis.
Elle reste immobile, le téléphone entre les mains. Quelque chose se tord dans son ventre. La nausée monte. Elle hésite, ouvre une page de recherche.
Compte bancaire bloqué. Carte compromise. Délai.
Oui, ça arrive. Elle relit le message. Puis les résultats. Puis le message. Finalement, elle lui donne le bénéfice du doute. Elle fait le virement.
Elle dépose le téléphone et ferme les yeux. Le sommeil ne vient pas. Les deux dernières années remontent. D’abord les petites demandes. L’électricité. L’épicerie. Le cellulaire. Les montants qui augmentent. Les urgences. Toujours une explication valable. Les demandes qui se rapprochent, les sommes qui grossissent, les explications de moins en moins convaincantes. Pas assez pour les rejeter. Juste assez pour ne plus dormir.
Elle revoit le bureau de la travailleuse sociale. Les explications sur la dépendance. Une phrase, surtout, qu’elle n’a jamais oubliée : chaque facture que vous payez, chaque dollar que vous envoyez, libère de l’argent pour la consommation. Elle l’avait comprise immédiatement. L’accepter était une chose. Vivre avec en était une autre.
Puis il y a eu ce qui ressemblait à une deuxième chance. Une prime. Un plan. Le sien. Tout semblait enfin s’aligner : prendre du recul, entrer en thérapie, lui confier l’argent pour qu’il dure un an. Elle y avait cru. Vraiment cru.
Et l’argent est arrivé. Tout s’est lentement défait. L’idée demeurait, les gestes ne suivaient jamais. L’argent est resté entre ses mains. Le déménagement est devenu une réflexion. La thérapie, une intention. Les appels de la ressource tombaient sur le répondeur. Chaque fois, une explication plausible. Chaque fois, une nouvelle raison de suspendre le jugement. Jusqu’au jour où elle n’a plus su quoi croire.
Elle ouvre les yeux. Le plafond est toujours là. Le téléphone aussi. Ce n’est pas le montant envoyé qui l’empêche de dormir. C’est le doute. Elle pense au message qu’elle lui a écrit quelques semaines plus tôt. Elle n’allait plus payer. Elle n’allait plus porter les conséquences de ses choix à sa place. Elle se souvient du calme qu’elle avait ressenti en appuyant sur « envoyer ». Et pourtant, ce soir, elle vient encore de faire un virement. Et qui a besoin d’un virement d’urgence passé minuit?
Elle se tourne sur le côté. Elle revoit mentalement la dernière photo de lui. Les os saillants. Les cheveux longs, ternes. Elle cherche le garçon qu’elle connaît encore sous ce visage-là, sans le retrouver tout à fait.
Dehors, le ciel commence à pâlir. Dans quelques heures, elle se lèvera, fera du café, ouvrira les rideaux. Mais elle le sait déjà : quand le téléphone vibrera de nouveau, son corps se raidira avant même qu’elle ait lu le nom sur l’écran.




Ce texte m’a serré le cœur. Ce qui m’a frappée, ce n’est pas l’argent. C’est cette fatigue de toujours devoir choisir entre protéger la personne qu’on aime et se protéger soi-même.
La dépendance finit par voler bien plus que de l’argent : elle gruge la paix, le sommeil, la confiance et même la certitude de faire la bonne chose. Il n’y a pas de décision facile quand l’amour et la peur s’entremêlent.
J’espère qu’un jour, quand son téléphone vibrera, elle ne sentira plus cette boule dans le ventre. Elle mérite aussi de retrouver le sommeil.
C'est dur, cette absence d'horizon. La confiance s'étiole inexorablement. L'addiction ronge tout, en dedans et en dehors.