À la fenêtre
Ma version
Lundi j’ai proposé une photo sur laquelle écrire.
Un mannequin devant une fenêtre, tenant une poupée dans le vide. Oui, on connait la référence, mais j’ai choisi d’aller ailleurs.
Voici donc ma version.
À quatorze heures dix-sept, elle regarde l’horloge de la cuisinière et essaie de se souvenir de la dernière fois où elle a dormi plus de deux heures de suite. Elle n’y arrive pas. Le bébé pleure depuis vingt minutes, ou quarante, elle ne sait plus. Elle a déjà fait le tour de ce qu’elle a appris pour le soulager. Elle l’a nourri, changé, bercé, promené d’une pièce à l’autre. Elle l’a couché sur le dos, sur le ventre, sur les deux côtés à tour de rôle, repris contre elle, installé sur son épaule, remis au sein. Elle a revérifié sa couche, ses orteils, son ventre, la température de sa chambre. Elle lui a chanté trois fois la même chanson parce que la fatigue et l’énervement l’empêchent de se souvenir des paroles des autres comptines.
Il pleure encore.
Elle sait qu’un bébé pleure. Tout le monde le sait. Les livres le disent, avec des chiffres, des courbes et des encadrés. C’est normal. Certains bébés pleurent plus que d’autres. Il faut rester calme, parce que le bébé ressent la nervosité de sa mère.
Cette phrase-là, elle la déteste.
Elle fait tout ce qu’elle peut pour rester calme, mais avec ces cris, ces pleurs inexplicables, c’est impossible. Elle aurait besoin d’avoir, quelque part sur le plexus, un bouton marqué CALME, qui déverserait dans son corps des shots d’ocytocine à la demande et du GABA au besoin.
Elle marche jusqu’au salon. Ça doit faire au moins cent fois aujourd’hui qu’elle marche dans le couloir qui y mène en partant de la cuisine. Son café est sur la table depuis le matin et le panier de linge propre attend près du divan. Elle devait le plier. Elle devait prendre une douche. Elle devait manger quelque chose. Elle devait profiter de la sieste du bébé pour dormir aussi, sauf que le bébé ne dort pas et qu’elle commence à trouver terrifiant le nombre de choses qu’elle devait faire et qui doivent maintenant attendre.
Hier, sa mère lui a demandé si elle était heureuse. Elle a répondu oui avant même d’y penser. C’est la réponse qu’on donne quand on vient d’avoir un bébé. Oui, elle est heureuse. Il est magnifique. Bien sûr qu’elle profite de chaque instant parce que ça passe tellement vite.
Elle regarde son fils qui hurle contre son épaule et pense qu’elle aimerait beaucoup que cet instant-là passe un peu plus vite.
La pensée lui fait honte aussitôt.
Elle l’aime. Elle le sait dans ses tripes. La nuit, lorsqu’il finit par s’endormir, elle se penche au-dessus du berceau pour vérifier qu’il respire. Il lui est arrivé de le réveiller en voulant s’assurer qu’il était vivant, puis de pleurer avec lui parce qu’elle venait de perdre les seules vingt minutes de silence de toute la nuit.
Elle l’aime assez pour avoir peur de sa mort plusieurs fois par jour.
Elle voudrait pourtant que quelqu’un vienne le chercher, là, maintenant, dans l’instant.
Pas pour toujours. Seulement quelques heures. Deux, trois peut-être. Quelqu’un sonnerait, une marraine-fée avec un porte-bébé. Elle entrerait sans lui demander comment elle va, prendrait le bébé et repartirait avec. Une fois seule, elle irait dans sa chambre, tirerait les rideaux et se coucherait. Elle dormirait jusqu’à ne plus entendre les pleurs rebondir sur les parois de son crâne.
Mais personne ne sonne. Personne ne vient jamais.
Son mari a appelé vers midi. Il va rentrer tard. Encore. Il lui a demandé si le petit avait dormi et elle a menti parce qu’elle n’a pas envie de l’entendre soupirer. Il est fatigué, lui aussi. Il travaille beaucoup. Elle le sait. c’est pour ça qu’il ne se lève pas la nuit.
Le bébé se met à hurler plus fort.
Elle le dépose dans son lit et sort de la chambre. Il est en sécurité. Elle a lu qu’on pouvait faire ça. Déposer le bébé dans son lit et s’éloigner un moment quand on sent qu’on n’en peut plus.
Elle ferme la porte.
Dans la cuisine, elle ouvre le robinet et laisse couler l’eau. Elle l’entend quand même.
Elle ouvre le réfrigérateur sans raison, le referme, puis s’appuie contre la porte. Elle compte jusqu’à dix. Ensuite jusqu’à vingt. À trente-sept, elle retourne le chercher.
Elle ne supporte pas de le laisser pleurer seul, ne supporte plus de l’entendre pleurer dans ses bras.
Elle reprend le bébé et marche encore. Ses mains tremblent sur le dos du petit. La chambre, le corridor, le salon, le corridor, la cuisine. Elle connaît le nombre de pas entre chaque pièce. Elle pourrait faire le trajet les yeux fermés. Le monde entier s’est réduit à ces quelques mètres et à ce petit corps dont elle doit deviner les besoins. Elle le brasse un peu, d’impatience, de fatigue, et lui dit entre ses dents : « Arrête, mais arrête donc de pleurer! »
Près de la fenêtre, elle ralentit.
Dehors, la journée continue sans elle. Le soleil brille. Elle pourrait sortir, prendre une marche avec le bébé dans la poussette. On lui a dit que ça lui ferait du bien de prendre l’air. Mais elle n’a pas cette énergie-là. Se préparer, s’habiller, préparer le bébé, puis descendre la poussette en bas des trois étages. Elle n’a pas cette force-là. Et ensuite, faudra revenir. Tout refaire dans le sens inverse. Si seulement il faisait une sieste le matin, elle pourrait envisager de sortir l’après-midi, elle aurait le temps de récupéreru peu.
Des gens marchent sur le trottoir. Une femme porte deux sacs d’épicerie jusqu’à sa voiture. De l’autre côté de la rue, un homme attend que son chien finisse de renifler un arbre. Personne ne sait qu’à quelques mètres au-dessus d’eux, une femme cherche depuis des heures, sans succès, à consoler son bébé.
Elle ouvre la fenêtre.
L’air frais lui caresse le visage. Elle ferme les yeux et respire le printemps. Pendant quelques secondes, elle se souvient de ce que ça fait, avoir un corps qui n’est nécessaire à personne sauf à soi-même.
Le bébé remue contre elle et recommence à crier.
Elle le regarde. Il a le visage rouge, les poings fermés, la bouche ouverte sur un chagrin dont elle ne connaît toujours pas la cause, une douleur dont elle ignore tout.
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse? »
Il pleure.
« Dis-moi ce que tu veux. Merde, parle-moi. »
Elle sait bien qu’il ne peut pas répondre. Pourtant, quelque chose se brise en elle devant ces cris qu’elle ne comprend pas.
« Je sais plus quoi faire avec toi. »
Elle le prend sous les bras et l’éloigne de son corps.
Ce n’est pas un geste violent. Elle ne pense même pas à la fenêtre ouverte. Elle veut seulement qu’il ne la touche plus pendant quelques secondes. Elle ne veut plus sentir sa chaleur, sa bouche, ses mains, son poids, sa bave. Elle voudrait qu’il existe à trente centimètres d’elle sans avoir besoin de son corps pour continuer å vivre.
Ses bras se tendent.
En bas, quelqu’un crie.
Elle baisse les yeux et voit une femme immobile sur le trottoir, le visage tendu vers elle, l’expression horrifiée.
Elle ramène l’enfant brutalement contre elle et recule. Son dos heurte le mur. Le bébé hurle maintenant contre son cou.
Elle voudrait dire à cette femme qu’elle se trompe. Elle voudrait descendre, lui expliquer. Qu’elle n’allait pas le lâcher. Qu’elle avait seulement besoin d’un espace entre son fils et elle.
Mais elle sait déjà de quoi ça aurait l’air.
Elle referme la fenêtre.
Le bébé pleure toujours. Elle s’assoit sur le plancher avec lui et recommence à le bercer. Elle murmure en pleurant qu’elle est désolée, sans savoir exactement de quoi elle s’excuse. Elle ne voulait pas, ne sait pas. Elle ne peux pas, n’en peux plus. Elle regrette de ne pas être cette femme heureuse qu’on lui avait promis qu’elle deviendrait dès qu’elle prendrait son enfant dans ses bras.
Dans la rue, la femme est encore là.
Elle regarde la fenêtre fermée.
Elle ne voit plus le bébé.
Elle ne voit plus la mère non plus. L’a-t-elle seulement vue?



